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Une vie en Incochine 1945/1965
15 janvier, 2012, 15:16
Classé dans : Non classé

Une
vie en Indochine

1945 / 1965

Une
vie en Indochine

1945 / 1965

Jean Chaland

Editions de l’Harmattan

C’est toujours par hasard qu’on
accomplit son destin.

Marcel Achard

 

 

Le hasard gouverne un peu plus de
la moitié de nos actions et nous dirigeons le reste.

Nicolas Machiavel

Prologue

Le Japon, après une longue
période d’isolement, il n’était connu que de quelques marchands chinois et
hollandais tolérés dans le port de Nagasaki, ne s’est vraiment ouvert au
commerce de l’occident qu’au milieu du 19ème siècle.

Il passe très vite du Moyen Âge à
l’époque moderne.

Avec le rétablissement de
l’autorité impériale, grâce à l’appui des Samouraïs, il devient rapidement une
puissance avec laquelle il faut désormais compter.

A l’exemple des nations
européennes, il va se créer un empire colonial aux dépens de ses voisins
immédiats.

Après une première guerre avec la
Chine en 1894, il étend son influence sur la Corée, obtient l’île de Formose et
l’archipel des Pescadores, puis plante des jalons en Mandchourie.

La Russie s’opposant aux visées
impérialistes du Japon, une guerre avec l’empire des Tsars le consacre :
chute de Port Arthur en janvier 1904 et destruction de la flotte russe au large
des îles Tsushima en mai 1905.

Cette éclatante victoire est une
étape capitale en Asie.

Le Japon donnait la preuve que
les puissances occidentales n’étaient pas invincibles.

Dévoré d’ambition, il va alors se
lancer dans des entreprises de plus en plus audacieuses et risquées.

Il s’empare, durant la première
Grande Guerre mondiale, des possessions allemandes en Chine, notamment la base
navale de TsingTao et celles du pacifique.

En 1932, il s’installe en
Mandchourie en créant le Mandchoukouo avec Puyi le dernier empereur de Chine.

En juillet 1937 il se lance dans
une deuxième guerre avec la Chine.

Il occupe alors assez facilement
une grande partie du territoire chinois et se retrouve au Kouang-Si à la
frontière du Tonkin.

Par sa situation géographique au
cœur du sud-est asiatique, la péninsule indochinoise présentait une importance
capitale pour un Japon en guerre avec ses visées impérialistes d’une  »Sphère
de coprospérité de la Grande Asie Orientale. »

Il attend donc patiemment que la
France ait un genou à terre pour obtenir, facilement dans un premier temps, par
la voie diplomatique, dès juin 1940, puis en septembre après l’attaque surprise
des postes de Dong Dang et de Langson, la fermeture de toute la frontière
sino-tonkinoise, voie principale du ravitaillement, via le port de Haiphong et
le chemin de fer du Yunnan, des troupes nationalistes de Tchang Kai Chek repliées
à Tchong-King.

Il s’installe dès lors
progressivement dans toute l’Indochine en respectant toutefois la souveraineté
française, après avoir obtenu l’utilisation de plusieurs aéroports dont celui
de Gia Lam au Tonkin et le transit de ses troupes.

Sa présence sur le sol
indochinois prendra fin après son coup de poignard du 9 mars et sa capitulation
en août 1945.

L’auteur, qui est né à Shanghai,
où il a passé une grande partie de sa jeunesse, a vécu en Indochine plusieurs
années (notamment de 1939 à 1947).

Une vie en Indochine
1945/1965, s’inspire davantage de ses mémoires que d’une fiction.

Il n’a pas voulu écrire une
nouvelle histoire de la guerre d’Indochine, ni faire un récit militaire, il a
préféré une histoire romancée.

Pierre Malroy, le héros de ce
roman d’essence autobiographique, est un composé de plusieurs personnes que
l’auteur a connues et qui ont vécu intensément et avec passion, comme lui,
cette période funeste de l’histoire coloniale de la France.

Pierre Malroy échappant à la
débâcle de l’armée française après la  »drôle de guerre » se retrouve en
Indochine occupée par les Japonais.

Il mène, partagé entre deux
civilisations, une vie insouciante et heureuse.

Après le coup de force des Japonais
du 9 mars 1945, il fera l’humiliante et cruelle expérience des camps de la
mort.

Les Japonais ne l’avaient pas tué
mais ils avaient tué le jeune homme naïf et candide qu’il avait été.

Avec un regard lucide sur
l’avilissement des uns et la noblesse des autres, après Simone, avec Odile son
grand amour et la douce Michèle, il se reconstruira une nouvelle vie, mais
gardera au plus profond de son être ce pays perdu, où il a laissé une partie de
son cœur et qu’il a beaucoup aimé.

Les anciens d’Indochine retrouveront,
après avoir lu ce livre, une page d’histoire enfouie dans leur mémoire et
retiendront que l’Indochine n’a pas été perdue après huit ans de guerre mais a
été perdue le 9 mars 1945 après une nuit tragique où son destin a basculé.

 
 Jean Chaland

Neuvic, Juillet 2010.


 

Chapitre 1

 

 

 

Hanoï, à la veille du coup de
force japonais.

Pierre Malroy et Simone.

La nuit du 9 mars 1945.

A l’aube du 7 mars 1945, Pierre
Malroy dormait profondément.

Il ne se doutait pas qu’il allait
devoir affronter, dans les quarante-huit heures suivantes, des journées
épuisantes et d’éprouvantes nuits sans sommeil.

Pour l’instant il se reposait,
douillettement enfoui dans son lit.

Dehors le crachin avait cessé.

L’hôtel, où il habitait depuis
plusieurs mois, restait cependant enveloppé d’une brume épaisse, froide et
humide.

Des ombres, premiers signes de
vie de la journée qui s’annonçait, frileusement recroquevillées sur
elles-mêmes, une cape de feuilles de lataniers tressées sur les épaules,
passaient rapidement, sans bruit, pour disparaître dans l’aube jaune et triste.

Le crachin était tombé toute la
nuit. Pesant, sale, insidieux, pénétrant et tenace comme la glu.

Poissant tout. Désagréable,
déprimant… à vous saper le moral.

Le jour se levait comme à regret.
Le silence était total.

 

Soudain, le clairon du quartier
de la Légion étrangère situé à proximité déchira l’air de ses notes stridentes.
La célèbre sonnerie du  Soldat lève-toi
bien vite… le fit sursauter.

Ah, non ! Vraiment il détestait
ce genre de réveil. Il n’avait jamais pu s’y habituer.

Ce jeune sybarite aimait à
paresser au lit et se lever lui était à chaque fois un véritable supplice.
D’habitude, sa bonne humeur coutumière reprenait vite le dessus. Par contre,
aujourd’hui, debout devant son miroir, maniant rageusement son blaireau, il
continuait à maugréer.

Une manœuvre était prévue pour la
nuit suivante.

Simone ne viendrait donc pas le
retrouver. Délicieuse Simone qui n’hésitait pas à franchir par ces temps
incertains les quarante kilomètres qui les séparaient, pour venir le rejoindre
chaque fin de semaine au Centre d’Instruction des Recrues Européennes de Tong,
où il se trouvait momentanément détaché.

Il avait fait sa connaissance à La Pagode sur les bords du petit lac, où
la jeunesse d’Hanoi avait l’habitude de se réunir. Il régnait dans ce salon de
thé une atmosphère beaucoup plus libre qu’au Cercle Sportif guindé et snob.

 

Cette jeune métisse l’avait
immédiatement séduit.

Grande, mince, provocante, il se
dégageait d’elle une sensualité qui ne le laissait pas insensible. Elle devint
très vite sa maîtresse.

 

Elle lui apportait avec sa joie
de vivre, sa spontanéité et ses rires d’enfant, chaque week-end, un bonheur
qu’il savourait voluptueusement. Simone était belle. Ils étaient jeunes, et
leur amour ardent. Leurs étreintes enfiévrées.

Le reste du temps, il vivait
seul, absorbé par son métier. Métier d’autant plus facile que les recrues,
après leur dur apprentissage à Cha-Pa[1], au
pied du Fan Si Pan[2]
étaient dociles et bien dressées.

 

Sa qualité d’officier lui
procurait de nombreuses satisfactions, notamment d’amour-propre. D’origine
modeste, orphelin de bonne heure, il n’aurait pu, sans son grade, être admis
dans ce qu’on appelait alors la bonne société.

 

Il existait dans ce Tonkin coupé
du monde extérieur des préjugés bourgeois fortement enracinés, et les plus
acharnés à les défendre étaient souvent ceux qui, de par leurs fonctions,
jouissaient d’une position sociale qu’ils n’auraient jamais pu espérer en
France.

Pierre n’était pas dupe, mais il
jouait le jeu, car sa nature le poussait à séduire et à être adopté. Dans ce
domaine il avait parfaitement réussi, et bien des mères de famille le couvaient
d’un regard attendri et intéressé.

Brun, les yeux noirs, la taille
au-dessus de la moyenne, il était bien fait de sa personne. Il plaisait. On le
trouvait sympathique. Son intelligence vive et souple était plus intuitive
qu’objective. La spontanéité de ses réactions et ses rapports avec ses
semblables démontraient que son cœur l’emportait le plus souvent sur la raison.
Il changeait facilement d’humeur. La nature de ses actes et les jugements qu’il
portait dépendaient souvent, trop souvent, de l’émotion du moment.

Charmer son entourage l’incitait
à rechercher et quelquefois même à créer des situations qui lui permettaient de
briller. Mais le contentement qu’il pouvait en attendre risquait à tout moment
d’être atténué par la simple idée que l’on puisse critiquer son comportement.
Il savait intelligemment se montrer de mauvaise foi et de parti pris. Il
l’admettait volontiers avec ses intimes et la discussion se terminait alors dans
une bonne humeur générale.

Le rire lui était familier, ainsi
que les divertissements qu’il affectionnait particulièrement. Ce désir de la
satisfaction, son goût du confort, ne facilitaient pas toujours la bonne
gestion de son budget, bien qu’il ne lui arrivât, en aucune façon, d’être à
court d’argent. Il n’empruntait jamais ; en revanche il ne savait pas
refuser une avance à un ami provisoirement démuni. C’était le contraire d’un
Harpagon. Au mess, il avait la cassette généreuse.

Il possédait le goût de
l’imprévu, et éprouvait le besoin de renouveler ses expériences surtout dans le
domaine affectif et, sur ce plan-là, il surmontait assez facilement ses déceptions.

 

N’aimant pas se soumettre aux
principes et préférant parfois même faire ce qu’il lui plaisait, il avait
tendance à négliger, à écarter de ses préoccupations, tout ce qui semblait lui
être imposé.

Il souhaitait généralement
obtenir des résultats immédiatement. Il était impatient, et souvent un certain
manque de persévérance ne favorisait pas la réussite de ses entreprises. Il
ressentait alors une sorte de découragement et pouvait, pour un temps très
court, sombrer dans un état de nihilisme profond.

 

Pour l’heure, sa nouvelle et
récente liaison avec Simone l’avait transfiguré. Il traversait une période
heureuse et son dynamisme et son optimisme naturels se manifestaient sans
réserve.

Ce qui le rendait encore plus
sympathique.

 

Madame Bellemont, dont le mari
occupait un emploi modeste dans l’administration, s’était juré qu’il
deviendrait son gendre.

Sa fille Geneviève était jolie,
blonde, rieuse, avec des fossettes qui lui donnaient un petit air espiègle,
mais elle était trop bien élevée, trop bien couvée, et Pierre n’aimait pas les
oies blanches.

Mieux, il les craignait.

 

C’est pourquoi, farouchement
jaloux de son indépendance, il manœuvrait, allant jusqu’à faire la cour à
Geneviève pour plaire à Madame Bellemont dont il redoutait les piques, tout en
prenant cependant bien garde de ne pas sombrer dans ses filets.

On ne lui ferait pas le coup du
canapé.

Il jouissait d’un confort
relatif, il n’avait besoin de rien, se contentait de peu, ne convoitait rien,
et était heureux de vivre. Ses vingt-cinq ans lui donnaient une certitude de
pérennité, et si comme l’affirmait un colonel d’un roman célèbre  » La
vie du soldat est une vie très rude, parfois mêlée de réels dangers
… »[3] il ne
s’en était pas encore aperçu.

Pourtant le monde entier était en
guerre.

 

En Europe, l’Allemagne était
systématiquement et méthodiquement détruite chaque jour par des bombardements
incessants.

 

En Asie, les Japonais, talonnés
par les Américains, devenaient nerveux et inquiets. Cependant, ils tenaient,
encore fermement à l’aube de ce 7 mars 1945, l’Indochine française sous leur
contrôle.

 

Dans la capitale fédérale, une
partie de l’état-major français, à l’insu du gouverneur général, complotait et
échafaudait de nombreux plans offensifs et défensifs, tous plus audacieux les
uns que les autres.

Les directives venaient de
l’extérieur.

 

Il était grand temps et le moment
opportun, pensait-on dans le cercle intime du général commandant en chef, de se
débarrasser enfin de l’envahisseur nippon qui s’était imposé par la force et
foulait le sol de cette seconde patrie depuis quatre trop longues années.

La résistance civile s’organisait
également. Malheureusement, des maladresses, des imprudences insensées avaient
été commises. De jeunes inconscients, fiers de leur importance, exhibaient sous
le couvert du manteau, pour épater la galerie, des pistolets-mitrailleurs et
des armes de tous calibres. Certains se rendaient à La Pagode avec un
revolver sous la chemise ou à la ceinture.

Du mauvais western.

D’autres indiscrétions, beaucoup
plus graves, plus sérieuses, avaient permis aux services du contre-espionnage japonais
de suivre le développement de ces activités secrètes.

 

Les Japonais, bien informés,
savaient donc à quoi s’en tenir. Ils ne s’étaient d’ailleurs jamais fait
d’illusion sur la soi-disant collaboration française, qui en vérité n’avait
jamais réellement existé. Il n’y a pas eu de traîtres ou de collaborateurs
français notoires en Indochine.

 

Pour ces raisons, et d’autres
plus politiques, ils préparaient soigneusement et secrètement leur coup de
force.

Pierre Malroy avait naturellement
entendu parler, comme tout le monde, mais très vaguement, des plans offensifs
et défensifs de l’état-major français.

Le dernier en date au Tonkin
consistait, semblait-il, à abandonner dans un premier temps les villes du delta
aux Japonais pour se réfugier dans la région montagneuse où des caches d’armes
avaient été constituées à la suite de parachutages effectués par les bases
alliées de Kunming et de Calcutta. Pierre n’avait pas été pressenti pour
participer à ce genre d’opération, mais un de ses camarades mis dans le coup
lui en avait parlé.

Le plan prévoyait ensuite un
harcèlement de l’ennemi en prenant appui sur la frontière chinoise, amie et
alliée, dans l’attente d’un débarquement libérateur.

 

Car d’aucuns croyaient fermement
à une venue des Américains sur les côtes d’Annam, dans la région de Vinh
notamment, ou plus au nord sur les plages de Sam Son.

 

On disait aussi que la baie
d’Along terrestre, dans le Thanh Hoa, avec ses rochers percés de grottes, était
une base idéale, et pouvait offrir de nombreux refuges, cette bande de terre
présentant les mêmes particularités que la prestigieuse baie d’Along, la mer en
moins.

On disait beaucoup de choses et
n’importe quoi… les rumeurs les plus fantaisistes circulaient semant chez
beaucoup le doute, l’angoisse et la crainte.

 

Pierre, toujours maussade, son
café noir brûlant et amer rapidement avalé, quitta aussitôt l’hôtel pour se
rendre à pied vers les longs bâtiments jaune et ocre à vérandas qui abritaient
les jeunes recrues.

Le crachin s’était remis à
tomber, poissant encore tout, ce qui le rendit encore plus maussade. Il était
en retard. Comme toujours.

Henri, en survêtement,  déjà sur place, s’activait et se donnait
beaucoup de mal pour rassembler dans la cour le Troupeau, comme il
l’appelait affectueusement, et l’entraîner au pas de course en direction des
rizières et des Trois Mamelles[4] pour
un cross-country d’une heure.

Brun, petit, trapu, les cheveux
en brosse et le nez écrasé, avec son air bon enfant et rieur, il attirait
toutes les sympathies.

 

Pierre l’aimait comme un frère.

Issu d’un père chinois et d’une
mère française, Henri était né à Shanghai.

C’était pour lui la plus belle
ville du monde. La concession française, très bien administrée, était, selon
lui, un modèle du genre.

Il était intarissable. Il en
parlait, sans cesse, avec beaucoup d’enthousiasme et d’émotion. Il en rêvait et
souhaitait y retourner aussitôt après la fin de la guerre.

 

– Pierre, lorsque cette guerre
sera terminée, il faudra que tu viennes à Shanghai avec moi.

– Pourquoi pas, répondit Pierre,
pour lui faire plaisir.

Cette réponse déclencha une
longue tirade.

– Tu verras… Comme je te l’ai
déjà dit, la vie à Shanghai était facile. Il est vrai que nous étions des
enfants plutôt privilégiés.

« Le Collège Municipal, le
Cercle Sportif avec sa piscine olympique et ses très nombreux courts de tennis,
appelé le French Club, beaucoup d’étrangers et de riches chinois le
fréquentaient, l’A.S.F. (l’Association Sportive Française) et sa célèbre équipe
de football, le Cercle Français de la route Vallon, constituaient tout notre
univers. Le Cercle Sportif était mon endroit préféré, à moins de deux cents
mètres de chez moi, il possédait une salle de réception immense où était
organisé, avec éclat, une fois par an, le bal des provinces françaises… en
hiver la piscine était recouverte de planches, nous y disputions des matches de
badminton.

« Nous avions un très beau collège
avec un magnifique terrain gazonné. Monsieur Kelly, notre très sympathique
professeur d’éducation physique nous avait donné la passion du football, je
jouais avant-centre… c’était un Irlandais francophone, sec comme un pied de
vigne, sans doute buvait-il beaucoup de whisky, la peau de son cou était aussi
rouge que celle d’un dindon. Nous avons toujours défendu honnêtement les
couleurs du collège, nous avons même été, une année, champion scolaire en
éliminant la redoutable équipe de l’école Saint François Xavier, située dans la
concession internationale… match mémorable qui s’est joué sur un des terrains
de sport du Race Course, le fameux Champ de courses de Shanghai, fréquenté par
un nombreux public et…

– Interdit aux Chinois, coupa
Pierre.

– Mais non, qui t’a dit cela ! Les
Chinois sont joueurs.

Ils fréquentaient également le
Canidrome[5] et le
Jai-Alai[6]. Mais
c’est vrai qu’il existait à l’intérieur des bâtiments du Race Course un club
très privé avec à l’entrée l’inscription :

 » No Chinese and no
dogs allowed  »

– Inscription raciste regrettable,
souligna Pierre indigné.

– Tu as raison. C’était, le moins
que l’on puisse dire, stupide, irréfléchi et maladroit. Un domestique chinois a
sans doute placé cette pancarte, risqua Henri en plaisantant.

– Soyons sérieux, répliqua Pierre.

– D’accord, cette inscription
inconvenante est à l’origine du supposé racisme affiché par tous les Européens.
Elle a servi de symbole pour le démontrer. Tu n’ignores pas que de nombreux
clubs privés de par le monde se comportent souvent de la sorte pour écarter les
postulants qu’ils ne souhaitent pas accueillir. Sais-tu qu’à Tokyo à la porte
de certains bars tu peux lire : « Japanese only ».

Beaucoup de sottises ont été
proférées sur les rapports entre étrangers et Chinois. Il a même été écrit que
des écriteaux étaient placés aux entrées de la concession française avec
l’inscription :

 » Interdit aux chiens et aux
Chinois  »

Quelle ânerie !

Nous aurions été bien seuls
n’étant que quatre mille Français au milieu de cette fourmilière…au collège un
de mes meilleurs amis était Chinois, comme moi !

Si racisme il y avait, il ne
devait pas être à sens unique. Personnellement je ne l’ai jamais constaté. Cela
dit, il est certain que le racisme existe, mais encore faut-il bien le
localiser et ne pas utiliser ce mot à tort et à travers…

Mais revenons à mon collège, nous
étions une petite vingtaine par classe, garçons et filles, de toutes origines, une
mixité placée sous le signe de l’égalité et de l’amitié. Nous aimions et étions
fiers de notre collège. Nos relations avec les profs étaient ouvertes, sincères
et bienveillantes. Ils savaient se faire respecter. On ne chahutait pas en
classe… nous avions cependant l’occasion de les critiquer ou plutôt de les
caricaturer une fois par an lors de la Saint Charlemagne. Cette fête se situait
au mois de janvier.

Un après-midi récréatif et un
savoureux goûter étaient offerts aux élèves, le spectacle était organisé par
les plus grands et se terminait par la revue des profs, pièce non censurée
écrite en vers libre. Je faisais partie de ceux qui étaient sur scène. On
présentait des pièces de Courteline, de Tristan Bernard, des comédies diverses,
j’adorais jouer.

– Tu as manqué ta vocation,
insinua Pierre en souriant.

– Peut-être, le cinéma aussi me
passionnait. Les salles étaient luxueuses, climatisées, j’ai vu tous les films
de la grande période d’Hollywood, des films formidables, merveilleux comme Autant
en emporte le vent en 1939 avant de quitter
Shanghai. Les films français étaient rares
Trois de Saint Cyr,  Le Golgotha, La crise
est finie, La Coqueluche de Paris
avec Danièle Darrieux dont j’étais très amoureux…

Ce souvenir émouvant le rendit
soudain muet.

 

Cette période heureuse, dans cet
univers clos en dehors du monde qui était le sien, allait être bouleversée par
la folie des hommes et son paradis disparaître. La guerre, commencée en
septembre 39 en Europe, devait très vite s’étendre dans toute l’Asie.

 

Alors qu’Henri venait, ses études
secondaires terminées, de s’inscrire à l’Aurore, la prestigieuse université des
Jésuites, pour y suivre les cours de droit, l’appel du général de Gaulle
l’ébranla.

L’aventure le tentait. Il prit
directement contact avec les Anglais.

Ces Anglais avaient ouvert un
bureau de recrutement sur le Bund, dont le but était d’acheminer, dans
un premier temps vers l’Egypte, via Hongkong, les Français qui souhaitaient
rejoindre la France libre. Malheureusement pour lui, son père, informé par
celui qui, dans la concession française, recrutait les volontaires pour le
compte des Anglais, l’empêcha de mettre son projet à exécution.

Furieux et dépité il obtint
cependant l’autorisation paternelle de s’engager pour la durée de la guerre et
c’est ainsi que les autorités consulaires et municipales restées fidèles au
gouvernement de Vichy l’expédièrent en Indochine et non à Londres.

 

Après avoir suivi avec succès les
cours d’E.O.R. à Tong, nommé Aspirant de réserve, il se retrouva sur place,
avec Pierre, instructeur des nouvelles recrues.

 

Reprenant ses esprits après cette
longue et touchante évocation, Henri s’étant assuré que tout son monde, qui
attendait patiemment le signal du départ, était bien présent et bien aligné
dans la cour devant le bâtiment principal, ordonna :

– En colonne par trois.
Garde-à-vous. Pas de gymnastique,  direction
la sortie.

Après le départ de la troupe,
allumant sa première cotab[7]
,
Pierre se réfugia près de l’unique poêle à demi éteint, dans le bureau
du capitaine encore absent pour savourer sa cigarette et prendre connaissance
des derniers détails du thème de la manœuvre de nuit prévue.

Comme engourdi, il n’arrivait pas
à fixer son attention.

Le temps y était sûrement pour
quelque chose.

Il tenta d’appeler Simone au
téléphone, en vain.

La ligne ne fonctionnait pas.

Une étrange sensation l’envahit.
Il lui apparut soudain que ce qu’il faisait ne servait à rien.

Qu’il perdait son temps.

D’importants et graves évènements
se préparaient, il le pressentait confusément, mais quoi…il n’en savait rien.

Pour se secouer, il sortit
reprendre un café et regagna, toujours à pied, l’hôtel tout près. Puis la
journée s’étira sans incident notable. La manœuvre de nuit, commencée à vingt
heures, se termina dans la plus grande confusion le lendemain matin à trois
heures.

Les légionnaires figurant
l’ennemi s’étaient, à l’assaut final, beaucoup amusés à effrayer les jeunes bécons[8]
comme ils appelaient les recrues, en les attaquant, baïonnette au canon,
et en hurlant à la japonaise comme des possédés.

 

Il  fallut, avant de rentrer au camp, l’énergique
intervention du capitaine Manelli pour retrouver et libérer deux jeunes soldats
que les légionnaires voulaient embarquer avec eux dans leurs cantonnements
comme prise de guerre.

Le lendemain l’impitoyable
sonnerie le réveilla à six heures précises.

Écrasé de fatigue, il n’avait
dormi que deux heures à peine, Pierre se retourna dans son lit avec la ferme
intention de se rendormir. Mais, très vite son sens du devoir reprenant le
dessus, il se leva d’un bond, se rasa et se doucha à l’eau glacée pour
retrouver la forme.

Il avait la responsabilité du
camp.

Le capitaine Manelli lui avait
dit quelques heures plus tôt qu’il ne viendrait pas aujourd’hui.

 

Des affaires à régler à Hanoi. Le
café noir et brûlant avalé d’un seul trait lui remonta le moral et chassa
complètement sa fatigue.

Aussi, c’est d’un pas alerte
qu’il se dirigea vers le camp d’instruction.

 

Dans le courant de la matinée un
coup de téléphone de Manelli l’informa qu’un exercice d’alerte était prévu pour
le soir même, et qu’il devait rejoindre immédiatement son unité. Elle
stationnait dans un gros village situé à une dizaine de kilomètres de Tong.

 

Le troisième bataillon, du 4ème
Régiment de Tirailleurs Tonkinois sous les ordres du colonel Vicaire basé à Nam
Dinh, campait effectivement depuis plusieurs mois à Song Dong. Il avait été
placé là pour couper, en cas d’attaque, la route aux Japonais basés à Xuan Mai
et permettre aux troupes et à la garnison de Tong de se replier vers le nord en
direction de la frontière chinoise.

Pierre fut tout heureux de
retrouver son commandant de compagnie, pour lequel il éprouvait une grande
admiration, ainsi que son vieil ami Le van Quat.

Il fut convié à assister dans
l’après-midi au briefing du chef de bataillon qui annonça à tous les officiers
réunis qu’il s’agissait en fait non pas d’un exercice mais d’une véritable
alerte.

 

Toutes les troupes étaient
consignées. La nouvelle n’eut aucun effet particulier sur l’assistance. Ce
n’était pas la première fois que les troupes étaient placées en état d’alerte.

L’attaque japonaise, maintes fois
annoncée et redoutée, ne s’était jamais produite. Des rires fusèrent, des
plaisanteries furent lancées mais le commandant ayant insisté sur la gravité
des informations qu’il avait reçues le matin même d’Hanoi, l’atmosphère se
tendit et les visages se firent plus graves.

On se sépara enfin pour aller
prendre position sur les emplacements prévus.

 

La compagnie de Pierre se
trouvait sur la partie la plus avancée du dispositif de défense, sa section et
celle du lieutenant Quat devant subir le premier choc de l’ennemi. En attendant
que ce dernier se manifeste, il n’y avait rien d’autre à faire qu’attendre.

 

Pour occuper les hommes, on leur
fit creuser des trous encore plus profonds et consolider les emplacements. Il
se remit à crachiner, ce qui n’allait pas tarder à devenir insupportable.

 

Le van Quat et Pierre s’étaient
installés, enveloppés dans leur capote au drap épais et lourd, à même le sol
dans un coin de rizière encore asséché, le dos appuyé sur une diguette. Une
réelle et solide amitié les unissait malgré leur grande différence d’âge.

Le vieux tonkinois appréciait le
caractère ouvert et franc du jeune homme.

Il aurait pu être son père. Il
avait beaucoup vécu, s’était marié une première fois en France au cours de son
passage à l’école militaire de Saint-Cyr, mais était revenu au pays de ses
ancêtres, après la mort accidentelle de sa femme et de son fils, pour se
remarier peu après avec une compatriote. Une belle et jeune enfant de seize ans
qui lui avait réappris à sourire et qui lui réchauffait le cœur.

Le van Quat savait beaucoup de
choses. Il était de bon conseil.

 

Il expliquait à Pierre l’âme et
la mentalité de ses compatriotes, l’art de les commander, les erreurs à ne pas
commettre. Il lui expliquait la vie.

Pour Quat, un homme ne pouvait
vraiment se réaliser, être complet que s’il arrivait à fondre en lui les
civilisations orientale et occidentale.

Le véritable équilibre était là.

 

Ils bavardèrent ainsi longtemps, fumant
cigarette sur cigarette.

 

La nuit les surprit alors qu’ils
philosophaient encore sur le sens de l’existence, sur la mort. Le destin des
hommes.

– Dieu a peut-être décidé de nous
rappeler à lui cette nuit, hasarda Pierre en baissant la voix sans trop y
croire.

– Dieu n’existe pas, répondit
Quat. Je viens de te le dire.

Il a été inventé par les hommes.
Notre univers, notre planète sont le fruit du hasard. Hélas ! Les fruits sont
souvent amers. La nature parfois très cruelle.

Il suffit de regarder autour de
soi. Les tremblements de terre, les cataclysmes, les épidémies, les tueries
sont un démenti accablant à l’existence d’un Dieu miséricordieux et amour.

Nul n’est besoin de croire pour
espérer et entreprendre…

– Vous avez peut-être raison,
enchaîna Pierre pour dire quelque chose, mais la vie sans spiritualité n’a
aucun sens.

Quat resta un moment silencieux,
puis comme se parlant à lui-même, dit à haute voix :

– Il est sans doute préférable de
croire en Dieu. Les enfants croient bien au Père Noël. Croire peut donner un
sens à la vie, mettre un peu de poésie dans l’existence.

Il ne craignait pas la mort. Il
craignait la souffrance et plus particulièrement les infirmités de l’âge.
Plutôt mourir que finir gâteux. Pierre, fasciné, écoutait attentivement cet
homme vieillissant, revenu de tout, aux gestes lents et à la voix grave.

 

A chaque bouffée de cigarette que
Quat aspirait avec volupté et recueillement, religieusement, il découvrait dans
l’obscurité le visage de son ami à la peau tendue, fine, sans une ride, qui
avait pris avec l’âge l’aspect d’un vieil ivoire.

Une tête de bouddha au sourire
indéfinissable, doux et bienveillant.

– As-tu déjà fumé de l’opium ?
demanda Quat brusquement.

– Oui, j’en ai goûté deux ou
trois fois… pour voir, répondit Pierre embarrassé.

– Et tu as été malade. Vois-tu,
chez nous les jeunes ne fument pas, ce n’est pas bon, seuls les vieux fument,
ça aide à supporter les douleurs et à prolonger la vie.

 

Prolonger la vie. Ces mots
sonnaient étrangement dans la nuit hostile avec la mort en face.

Des hommes apportèrent dans des
gamelles le dîner du soir.

 

Les deux officiers se
redressèrent, toujours assis côte à côte, pour avaler en silence leur soupe
fumante et leur bol de riz surmonté d’un filet de poisson arrosé de Nuoc
Mam pimenté.

La nuit était maintenant
complètement noire. Il faisait froid, humide.

Pierre songeait. Fatigué par sa
nuit blanche précédente, il était dans un état second, à demi éveillé, les sens
engourdis. L’abus de café lui donnait une sensation d’irréalité. Il était là,
mais ne comprenait pas pourquoi.

Il n’arrivait pas à concevoir
qu’il pût mourir d’un moment à l’autre.

Etre tué. Pourquoi les hommes
s’entretuaient-ils ?

Quand deviendraient-ils
raisonnables, vraiment adultes ? Jamais sans doute. Le van Quat avait raison,
la mort n’était rien. S’il devait mourir, qu’il soit tué sur le coup. Sans
souffrance. Ici même sur cette terre froide le dos appuyé sur la diguette, dans
sa capote trempée, lourde comme une pierre tombale.

Simone ? Que faisait-elle ?
L’amour avec un autre ?

Il chassa très vite cette pensée
désagréable, ce soupçon qu’il éprouvait pour la première fois. Décidément un
week-end sans elle le rendait dépressif et jaloux.

Il se sentit ridicule et les
autres, tous les autres… Madame Bellemont, Geneviève.

 

Hanoi lui semblait bien loin.

Hanoi – ville captivante,
attachante, avec ses deux lacs, ses digues, ses quartiers commerçants animés,
bruyants et colorés, aux odeurs spécifiques qui vous guidaient dans les rues
des cuivres, la rue du coton, la rue de la soie, la rue du papier, la rue du
chanvre, ses nombreuses pagodes, la pagode de Jade, la pagode de Grand Bouddha,
son quartier résidentiel bien tracé, ses belles avenues bordées de flamboyants
et de frangipaniers, son épais manteau de verdure la protégeant des chaleurs
torrides de l’été, et son fleuve , avec ses bancs de sable, large, majestueux,
rouge de tous les limons arrachés aux flancs des montagnes lointaines, et ses
couchers de soleil étincelants.

Oui, Hanoi était bien loin et
pourtant si proche.

C’était une ville paisible,
indolente, où tout lui semblait facile, où il faisait bon de vivre.

Tout cela était loin, bien loin.

 

Les dîners de Madame Bellemont,
la vie mondaine, La Pagode, le cercle sportif
et sa luxueuse piscine.

Vanité des vanités.

 

Madame Bellemont était une femme
infatigable, s’occupant de tout, s’immisçant partout. Bien que son mari ne fût
qu’un fonctionnaire peu important, sans éclat, elle recevait beaucoup. Certains
murmuraient sur l’origine de ses revenus, mais se taisaient bien vite.

 

Intrigante, audacieuse, elle
avait ses entrées privées au gouvernement général. Pierre lui avait été
présenté au hasard d’une réception.

 

Il habitait alors près du jardin
botanique chez un vieillard solitaire, le père d’un ami muté dans le sud depuis
longtemps pour avoir imprudemment affiché un jour au mess ses sympathies
gaullistes. Pour d’autres qui souhaitaient changer d’atmosphère, c’était devenu
par la suite un moyen habile d’être dirigé sur Saigon. Il suffisait pour cela
de proclamer tout haut son intention de traverser la frontière chinoise pour
rejoindre les Forces françaises libres.

 

Pierre occupait une pièce du
rez-de-chaussée et jouissait d’une totale indépendance. Le vieil homme occupait
l’étage supérieur et ne quittait sa chambre et ses pipes que pour arpenter les
boulevards avoisinants, son exercice quotidien, appuyé sur une canne en greenheart
au pommeau ivoire et argent, dans laquelle était glissée une dague effilée
qu’il maniait nerveusement, fouettant l’air autour de lui.

 

Etant méfiant de nature, il
redoutait toujours d’être agressé. Un vieux misanthrope, raffiné, égoïste, qui
après avoir fait fortune dans toutes sortes de trafic, s’était retiré du monde
au milieu de ses trésors.

Il avait cherché à initier Pierre
aux plaisirs de la drogue. Comme tous les véritables fumeurs, il aimait avoir à
ces moments-là une présence amie et complice.

Par politesse, mais surtout par
curiosité, Pierre avait accepté plusieurs fois de venir s’allonger près de lui
sur son bat-flanc.

L’opium était d’excellente
qualité. Un opium conservé dans de petites boites métalliques jaunes en
provenance du Laos et vendu par la Régie. Le meilleur opium du monde, au faible
taux de morphine. Mais Pierre n’en avait vraiment retiré aucune satisfaction.
Son tempérament actif et fougueux ne le prédisposait pas à ce genre de plaisir.
De plus, il craignait de perdre sa virilité, ayant entendu dire que l’opium quoique
peu toxique à dose raisonnable, avait pour effet majeur d’endormir les appétits
sexuels chez l’homme. C’était, paraît-il, le contraire pour les femmes.

La présence de Pierre, pour le
vieil homme, était rassurante. Il avait cédé à la demande de son fils, non pas
tant pour lui faire plaisir ou rendre service à Pierre que pour avoir, par ces
temps peu sûrs, sa confiance en ses domestiques étant très limitée, un chien de
garde à l’entrée.

Pierre était un mauvais chien de
garde.

Il n’était jamais là. Il passait
presque toutes ses soirées en ville, ne refusant jamais une invitation à dîner.
Il s’y ennuyait souvent mais préférait encore cela à la solitude.

Dans ces dîners, les rites
étaient immuables du début à la fin, les mêmes chez tous. Immanquablement, le
repas terminé, chaque invité reprenait au salon la place qu’il avait occupée
avant de passer à table.

Pierre n’aimait pas se conformer
à cet usage et n’hésitait pas, malgré la réprobation muette de certains
caciques, à se débarrasser d’un raseur en papillonnant d’un fauteuil à l’autre.

 

La conversation était d’une morne
banalité. Elle ne s’animait que lorsque les convives parlaient des repas
gastronomiques d’avant-guerre ou des vins de France devenus introuvables.

La plupart du temps, les gens
prenaient surtout plaisir à parler d’eux-mêmes, de leurs petits problèmes, de
leur chère petite santé.

Le souvenir d’une soirée peu
ordinaire chez Madame Bellemont lui revint à l’esprit et le fit sourire.

Etrange dîner.

Madame Bellemont avait fait
dresser deux tables. A la table d’honneur qu’elle présidait, elle avait placé
parmi ses invités quatre jolies femmes avec leurs amants respectifs dont les
liaisons étaient connues de tout Hanoï.

Pierre, cela va de soi, avait été
ostensiblement installé à coté de Geneviève.

Les quatre maris, à une table non
loin d’eux, étaient l’objet des attentions constantes et enjouées de la
maîtresse de maison. Pierre, perplexe, se demandait quel avait été le but
véritable de cette machination et comment Madame Bellemont avait réussi à la
faire accepter par les maris mis à l’écart.

Quel prétexte avait-elle bien pu invoquer
?

Ce n’était probablement qu’un
subtil divertissement, un jeu de société raffiné pour le plaisir intime des
convives, offert par cette femme du monde habile et redoutable, en pleine
possession de son art.

Les maris ignorant leur infortune.

Quelle femme dangereuse ! Et
comme il avait eu raison de se méfier d’elle et de sa fille. Il eut une pensée
attendrie pour Geneviève, l’espace d’un éclair, mais l’image de Simone repassa
devant ses yeux.

Avant leur rencontre, ses
expériences amoureuses ne l’avaient jamais pleinement satisfait. Il lui restait
toujours un goût de cendre après ses nuits sans amour passées chez les
chanteuses du quartier de la gare ou de la digue Parrot.

 

Ses liaisons éphémères avec des
bourgeoises sans talent ne lui laissaient aucun souvenir.

Avec Simone, tout avait changé.
Ardente, voluptueuse, licencieuse, elle l’avait initié à l’érotisme. Certaines
caresses très précises lui revinrent à l’esprit et il se demanda où elle avait
bien pu acquérir cette science. Sûrement un don inné. Il frissonna. Il était
bien. Elle était là tout près de lui. Son parfum le troubla.

Il s’assoupit lentement,
engourdi, perdu dans ses pensées.

Vers trois heures du matin,
l’alerte fut levée et Pierre prit immédiatement congé de Quat et de son capitaine.

– Je retourne à l’hôtel pour
essayer de dormir un peu, je suis crevé.

– N’oublie pas de laisser ton
revolver et les cartouches au magasin, malgré ta hâte bien compréhensible de
nous quitter, lui répondit Quat avec un sourire ironique mais amical.

– Je vous le confie, prenez-le,
je n’ai ni la force ni le courage de retourner au village. Quant à Simone, vous
vous trompez, elle ne viendra pas cette fois-ci.

 

Le retour à Tong à bicyclette,
sous la pluie fine et poisseuse, dans la nuit noire, lui parut interminable. Il
arriva à l’hôtel complètement exténué, la capote lourde et ruisselante.

 

Le matin du 9 mars le trouva
épuisé, vidé, titubant de fatigue.

Pierre Malroy aimait son métier,
certes, mais que diable, faire ânonner des heures durant des jeunes recrues
l’avait rendu de méchante humeur.

Il est vrai qu’après deux nuits
consécutives sans sommeil, et des dizaines et des dizaines de kilomètres
parcourus à pied ou à bicyclette sous la pluie, il avait des excuses. Tous les
autres devaient être, comme lui, dans le même état de fatigue et de nervosité.
Qu’importe, cela ne changeait rien au sien.

Il avait le sentiment d’avoir
gaspillé son temps inutilement.

Une journée d’ennui, de vide.
Cette sensation du temps perdu l’agaçait.

La nomenclature des pièces, le
démontage et le remontage, les yeux bandés ou non, de la mitrailleuse
Hotchkiss, modèle 14 modifié 18, n’offraient plus aucun charme pour lui.

Non, vraiment aucun.

Il ne verrait pas Simone ce
week-end. La vie était mal faite. L’image de sa jeune maîtresse aux lignes si
pures, à la peau fine, souple et soyeuse, l’évocation de certaines étreintes le
troubla un instant, mais ne lui ôta pas cette espèce de découragement qui
l’envahissait.

A peine arrivé dans sa chambre,
il se déshabilla prestement, jetant contrairement à son habitude, pêle-mêle ses
vêtements sur le sol.

Il prolongea par plaisir sa
douche. L’eau chaude coulait le long de son corps, ruisselant de ses épaules
sur ses reins, sur son ventre et ses cuisses en longues et voluptueuses
traînées caressantes.

Tout engourdi qu’il était, il
serait resté éternellement dans cette atmosphère amollissante de bain turc, les
yeux fermés, les mains prenant appui sur la paroi de mosaïque, vacillant sur
ses jambes, prêt à sombrer dans le néant, s’il n’avait été rappelé à la vie par
des coups redoublés, frappés à sa porte.

Henri venait le chercher pour
dîner. Il était 7 heures et demie. Il était resté près d’une heure sous l’eau,
hors du temps, coupé du monde. Reprenant doucement conscience, il lui sembla
revenir d’un au-delà étrange et indéfinissable.

– Alors on y va, j’ai faim ! cria
Henri en pénétrant brusquement dans la chambre.

– Passe-moi mon peignoir, lui
répondit Pierre.

Pendant qu’il se frottait
vigoureusement le torse et les jambes avec son eau de toilette, Henri, bien
calé dans l’unique fauteuil de la pièce, se servit royalement un verre de
cognac.

– Je t’en prépare un ?

– Oui, s’il te plait, avec du
soda.

– Au fait, Pierre, tu connais la
dernière ?

– Non, il y en a tellement.

– Il paraît que la Sûreté a
découvert des tracts rédigés en français, que les Japonais, pour annoncer
qu’ils prennent en main le contrôle de toute l’administration, se préparent à
distribuer et à placarder demain matin sur tous les murs…

– Quand ?

– Demain matin.

– Où ?

– à Hanoi, Haiphong, enfin un peu
partout.

– Qu’est-ce que tu racontes ?
répliqua Pierre tout en continuant à se frotter le cou et les épaules, les
troupes ont été déconsignées à 17 heures après la nouvelle petite alerte d’une
heure de cet après-midi.

– C’est exact, mais il n’empêche
que selon la Sûreté, les Japonais vont attaquer cette nuit, c’est Manelli qui
me l’a dit.

– Manelli ? Tu rigoles, ce n’est
pas sérieux.

– Si, si, je ne plaisante pas !  Bah !  Après
tout, allons dîner, il ne faut pas que cela nous coupe l’appétit. J’ai une faim
de loup.

– Moi aussi. Allons-y.

 

A peine s’étaient-ils installés
dans le décor familier de la salle à manger de l’hôtel Bellevue, un deuxième
Martel soda rapidement avalé, que soudain, dans le silence ouaté du soir, un
clairon se fit entendre. C’était celui de la Légion étrangère qui sonnait cette
fois-ci  La générale.

Il faut avoir entendu La générale
de nuit, dans l’attente d’une attaque meurtrière, pour en apprécier
l’effet. On ne peut l’écouter sans tressaillir. La fatigue, la tension nerveuse
avaient rendu Pierre plus sensible que de coutume. Il trouva cette sonnerie
lugubre mais non sans beauté. Elle lui donna la chair de poule.

A la troisième reprise, les
dîneurs, en majorité des militaires, s’interrogeant du regard, comprirent que
quelque chose d’anormal, d’insolite, de grave se passait.

Soudain un officier, plus averti
mais qui manifestement avait perdu son sang-froid, fit irruption dans la salle
en hurlant :

– Alerte générale ! Les Japonais
attaquent ! Sortez, foutez le camp…à vos postes !

On ne pouvait mieux faire pour
semer l’affolement, la panique.

Pierre et Henri se jetèrent un
bref coup d’œil et ne purent s’empêcher de penser à leur conversation.

Ainsi, cette fois, c’était vrai.
La menace japonaise était réelle. Des agents de la Sûreté l’avaient annoncée,
mais le Grand Quartier Général (G.Q.G.) d’Hanoi ne les avait pas pris au
sérieux, ne les avait pas crus.

Mieux encore, les troupes avaient
été déconsignées.

Les officiers et sous-officiers
mariés étaient, après la fin de la petite alerte d’une heure de l’après-midi,
rentrés tranquillement chez eux comme ils le faisaient tous les soirs. Les
célibataires, pour la plupart, dînaient en ville.

 

Aussi surprenant et incroyable
que cela puisse paraître, le Haut commandement militaire français se laissa
surprendre.

Cependant de nombreux indices
auraient dû l’alerter.

En effet, dès la fin du mois de
février 45, des informations obtenues par la Sûreté indiquaient que la fête du
Têt ne se terminerait pas sans que les Japonais ne prennent le contrôle de
toute l’administration de l’Indochine. En 1945, les festivités du Têt
s’achevaient le 10 mars.

Le 8 mars, dans l’après-midi, le
commissaire Fleutot remet lui -même des informations très précises au chef du
B.S.M. (Bureau de la Sécurité Militaire) et au chef d’état-major de la division
du Tonkin.

Toutes les autorités civiles et
militaires sont donc bien informées de tous ces indices.

Le général Mordant est sceptique
et n’apporte que peu de crédit aux indications de la Sûreté. Il avait été, bien
qu’étant à la retraite, à l’insu du gouverneur général, désigné pour organiser
la résistance, ses directives venant du gouvernement provisoire d’Alger.

Le général Aymé, commandant supérieur
des troupes en Indochine a une attitude identique. « Il baille à
plusieurs reprises et s’impatiente
. » Il semble peu intéressé par les
renseignements, qualifiés de romans par son entourage, que lui transmet son chef
d’état-major.

Décidément les Japonais avaient
bien manœuvré, bien préparé leur coup.

Par légèreté, incrédulité et imprévoyance,
le Haut commandement est mis hors de combat avant même que l’attaque japonaise
ne se déclenche.

Pour tromper la méfiance des Français,
ils étaient allés jusqu’à inviter le G.Q.G. et ses officiers d’état-major, les
généraux Aymé et Mordant en tête, sinon à sabler le champagne devenu trop rare,
du moins à lever un verre à la santé du maréchal Pétain et à l’amitié
traditionnelle et indestructible franco-japonaise.

Pour accepter une telle
invitation alors que l’atmosphère était lourde de menace, que tout laissait
prévoir un affrontement, il fallait être aveugle ou borné.

Au cours de la réception offerte
par le Haut commandement japonais, tous ces officiers supérieurs et leurs
collaborateurs apprirent ainsi, qu’en fait, ils étaient arrêtés. Ils allaient
aussi apprendre à connaître les traits de caractère du Nippon, exprimés par un
de leurs poètes[9].
Imaginant trois grands capitaines
japonais devant un coucou japonais qui ne se décide pas à chanter, le premier
lui dit :

– Si tu ne chantes pas je vais
t’inviter à chanter.

Le second :

– Si tu ne chantes pas je vais te
tuer.

Le troisième :

– Si tu ne chantes pas
j’attendrai que tu chantes.

Voilà en quelques vers, bien
traduits, la ruse et la brutalité de ce peuple déconcertant et sa capacité de
patience.

Pour l’heure, la ruse et la brutalité
étaient employées.

 

 

Dans la salle à manger, le
premier moment de surprise passé, le sentiment d’un danger imminent s’empara
des dîneurs. Un grand remue-ménage s’ensuivit.

Tables écartées, chaises
renversées.

Pierre, tout d’abord interloqué,
se ressaisit très vite. Il devait rejoindre son unité le plus rapidement
possible.

Oui, mais comment ? Par quel
moyen ?

Se lancer seul, dans la nuit
noire sur la digue servant de route conduisant à Song Dong lui paraissait
déraisonnable. Etait-ce vraiment ce qu’il fallait faire ? Il fallait se
renseigner.

Faisant signe à Henri, ils quittèrent
l’hôtel pour se rendre au triple galop au camp d’instruction où ils arrivèrent
hors d’haleine.

Il y régnait un désordre
indescriptible.

Le spectacle qui s’offrait à
leurs yeux les déconcerta. Les recrues couraient d’un bâtiment à l’autre, en
s’interpellant, criant, jurant, hurlant, échangeant des armes et distribuant

des cartouches dans une atmosphère de chahut monstre.

Tout ce tumulte sembla grotesque
à Pierre. Les silhouettes bardées de cuir et de métal, armées jusques aux
dents, disparaissaient dans le noir des allées pour reparaître aussitôt en
pleine lumière aux abords des chambrées. C’était un spectacle hallucinant. Ces
ombres casquées, qui s’agitaient fiévreusement en tous sens, semblaient danser
un ballet. Celui de la mort probablement.

Qui donnait les ordres ?

Pierre suivi d’Henri, se dirigea
vers le bureau du capitaine.

Il trouva Manelli fumant
frénétiquement et gueulant ses ordres. Ses tics lui donnaient un air encore
plus comique que d’habitude. Il semblait débordé, et fut tout heureux de
retrouver ses deux jeunes officiers.

– Ah, enfin vous voilà,  je vous attendais.

– Mon capitaine que dois-je faire
? demanda Pierre.

– Quelles sont tes consignes ?

– Rejoindre ma compagnie à Song
Dong.

– Eh bien, qu’est-ce que tu
attends, débrouille-toi, tu ne dépends plus de moi.

– Où sont les Japs ? demanda
encore Pierre.

– Mais je n’en sais rien,
répondit Manelli agacé en haussant les épaules et en lui tournant le dos.

Pierre, après l’avoir contrarié,
l’embarrassait.

Le capitaine Manelli était
inquiet. Affronter les Japonais de nuit avec une poignée de jeunes recrues
inexpérimentées, sachant tout juste tenir un fusil, lui semblait dément. Il
était pressé de partir. Ses consignes étaient de filer vers le nord, avec pour
première étape le bac de Truong-Ha, au confluent de la rivière Noire et du
fleuve Rouge.

Après, ma foi, on verrait bien.

Pour l’instant, il fallait
décamper au plus vite. Tels étaient les ordres. Repli impératif dans la haute région.
L’attaque surprise des Japonais avait déclenché le plan baptisé  »Saint
Barthélémy ».

 

Ignorant Pierre, Manelli s’adressa
à Henri pour lui donner ses instructions.

Puis se ravisant, il se retourna
vers Pierre pour lui dire:

– J’aurais bien voulu te garder,
tu n’aurais pas été de trop. Fais bien attention à toi, Song Dong est loin. Adieu,
et…merde. Le capitaine avait raison : il n’avait plus rien à faire ici.

Pierre sortit du bureau en se
demandant comment il allait pouvoir rejoindre son unité. Le hasard le mit en
présence de la jeune recrue qui lui avait la veille prêté sa bicyclette.

Après quelques réticences mal
venues en cette heure, ce dernier consentit à la lui laisser, une fois encore.

– Vous me la rendrez, mon
lieutenant.

– Naturellement, mon vieux.

Paroles superflues. Risibles. Ce
brave garçon ne se rendait sûrement pas compte de la gravité du moment,
peut-être sans lendemain. Une bicyclette. Sa bicyclette.

C’est en quittant les dernières
paillotes de Son Loc, avant de s’engager sur la digue latéritée, que Pierre
réalisa à quel point la nuit était sombre. Pas une étoile dans le ciel.

Une nuit d’encre à ne pas
distinguer le bout de son nez.

L’humidité le fit frissonner.

 

Il fit demi-tour. Une envie de
rejoindre Manelli pour foncer avec lui vers la Haute Région, point de
ralliement pour faire face aux Japs.

Avisant un pousse-pousse, il lui
prit de force sa loupiote, indifférent aux cris et protestations du malheureux.
Puis, revenant en arrière,  il se dirigea
résolument  vers Song Dong.

 

Cinq kilomètres sur un vélo de
course, la tête penchée en avant en déséquilibre, sa longue capote de drap lui
battant les mollets, avec pour éclairage une bougie vacillante par une nuit
sans lune, sur une digue étroite, pleine de nids de poule, lui semblaient une
performance surhumaine, surtout après deux nuits sans sommeil.

C’était dénué de sens. Il se mit
à rire nerveusement.

Mais il n’avait pas le choix. Son
devoir était de rejoindre son unité.

Et vogue la galère !

Dans toutes les circonstances,
même les plus dramatiques, il ne pouvait s’empêcher d’être le spectateur de sa
propre vie. Il avait la sensation de jouer un rôle dont il n’avait pas encore
compris la logique.

Derrière lui, au loin, les
lumières de Tong s’estompaient.

Devant lui, le noir le plus
épais, impossible à percer. Il peinait, appuyant de tout son poids sur les
pédales, en s’efforçant d’avancer sans chuter, les yeux fixés sur la roue avant
faiblement éclairée.

Au premier pont il s’arrêta. Sans
raison.

Le conseil de Manelli ? Une sorte
d’appréhension subite ? Le pressentiment d’un  danger ? Ou tout simplement un réflexe
bêtement acquis à l’exercice ?

Il le traversa à pied, sans bruit.

A peine s’était-il remis en selle
et recherchait-il à retrouver son équilibre qu’un cri atroce dans la nuit
noire, un hurlement inhumain, le cri d’un porc qu’on égorge, le pétrifia, lui
glaça le sang.

 

Il en perdit pour de bon
l’équilibre et se retrouva à terre avec sa jambe gauche toute meurtrie sous la
bicyclette.

Le temps de se relever, les Japonais
étaient sur lui. Ils avaient surgi de chaque côté de la digue, baïonnette au
canon, comme des pantins diaboliques expulsés de leur boîte. Des pantins
redoutables et menaçants. Il y en avait une bonne douzaine.

La foudre en le frappant n’aurait
pas fait plus d’effet.

Pierre était abasourdi, ne
comprenait rien à ce qu’il lui arrivait. Il n’avait même pas peur, il était
décontenancé, ahuri, étonné.

Mais alors, son bataillon ?
Encerclé ? Hors de combat ? Dispersé ? Prisonnier ?

Son cerveau s’embrouillait, les
pensées les plus folles s’entrechoquaient dans sa tête.

C’était une erreur, un
malentendu, on ne pouvait pas lui faire une chose pareille, ce n’était pas
loyal.

 

Soudain il se sentit ligoté, les
bras tordus, les mains liées derrière le dos à hauteur des omoplates avec une
corde autour du cou.

Un Japonais brandissant un sabre
se planta devant lui, nez à nez, pour essayer dans l’obscurité de distinguer
ses traits, pendant que deux autres le fouillaient.

Ce n’est qu’à ce moment-là qu’il
réalisa vraiment qu’il était prisonnier, garrotté, et que ses ravisseurs
cherchaient à savoir s’il était armé. Fort heureusement il ne l’était pas.

Quat, la veille, par souci du
règlement, en lui réclamant son revolver, lui avait, sans le prévoir,
assurément sauvé la vie. Il eut une pensée émue et reconnaissante pour son
vieil ami.

Pour calmer ses ennemis, les
apaiser, il bredouilla :

– Xong Cô…[10]

A ces mots, le Japonais qui
s’était placé devant lui, certainement le chef, le saisissant par le revers de
sa capote, l’attira brusquement sur lui, pour lui souffler au visage :

– Annam.

– Non, Français.

– Ah ! Fran-tsé-Ka !  Ba ka né. [11]

Une gifle retentissante
accompagna cette dernière exclamation, puis les Japonais échangèrent entre eux
quelques mots rapides.

Pierre n’était pas encore remis
de sa surprise qu’il se retrouva en contrebas de la digue, assis au milieu de
ses gardiens, muselé, ficelé, tenu en laisse comme un chien enragé, réduit à
l’impuissance.

L’affaire avait été rondement menée.
Dans le silence revenu et la nuit qui lui semblait encore plus impénétrable, il
n’entendait que les battements de son cœur qui reprenait lentement son rythme
normal.

Les Japonais ne bougeaient pas,
ils semblaient même ne pas respirer. Des ombres de pierre. Ce retour au calme
était angoissant. Que faire ? Qu’allait-il se passer ?

 

Il lui revint en mémoire une
histoire qu’il aimait raconter, celle d’un officier méhariste qui, lors d’un
examen, où il se montrait par trop brillant, se vit poser la question suivante,
justement pour l’embarrasser :

– Vous êtes seul au milieu du
désert, blessé, perdant abondamment votre sang, sans trousse de secours, ne
pouvant ni vous déplacer, ni appeler à l’aide, Que faites-vous?

– Ce que je fais ?… je me
laisse mourir.

Histoire idiote, pensa Pierre en
ricanant amèrement, mais telle était bien pourtant la situation présente pour
lui, le sang mis à part, il est vrai.

Le temps s’écoula. Pierre
prostré, humilié, attendait.

Soudain un pousse-pousse arriva à
leur hauteur avec deux clients chargés d’énormes paniers en osier. D’un bond
rapide plusieurs hommes casqués lui barrèrent le chemin. En un tournemain le
véhicule fut projeté dans la rizière de l’autre côté de la digue dans un fracas
épouvantable.

Quant au tireur et ses clients,
ils furent, aussitôt identifiés, sommés de faire demi-tour. Après quelques
coups de crosse convaincants, ils abandonnèrent leurs paquets sans insister, et
se sauvèrent rapidement en direction de Tong.

Cet incident, qui n’avait duré
que quelques secondes, laissa Pierre complètement indifférent, inerte.

Il ne put s’empêcher de penser
toutefois que s’il avait été plus avisé, il aurait pu comme ces trois inconnus
faire, lui aussi, demi-tour et se retrouver libre.

Il lui aurait suffit de se faire
passer dans l’obscurité pour un paysan des environs, ne pas parler français.

La nuit tous les hommes sont gris.

Quelques courbettes hypocrites,
un visage sans expression et il aurait été aussitôt relâché. Mais oui, la
sagesse commandait la dissimulation.

C’est ainsi que ce peuple
intelligent a survécu à des siècles d’invasions et d’occupations mongoles ou
chinoises, à l’époque où les têtes, avec une facilité hallucinante, tombaient
décapitées pour le plus petit tressaillement, le moindre cillement.

– Annam.

– Non, Français.

Idiot, Trop idiot.

La peur s’empara de Pierre. Les Japonais
décapitent sauvagement leurs prisonniers. C’est très connu. Les atrocités, les
tortures pendant la campagne de Chine lui revinrent à l’esprit. Son sang ne fit
qu’un tour. Il se redressa, mais se retrouva très vite à terre. Un coup sec
tiré sur la corde qui l’enchaînait lui fit comprendre qu’il valait mieux rester
tranquille. Pour un peu, il s’étranglait tout seul.

Le crachin se remit à tomber. Il
ne manquait plus que cela pour mettre une touche finale à son infortune.

– Taté-Susumé[12].

L’ordre bref, lancé d’une voix
sourde, le tira de l’insidieuse torpeur qui commençait à le gagner.

Transi de froid, frissonnant,
Pierre se leva, et toujours ficelé, un Japonais devant, un autre derrière lui,
suivit la petite troupe qui s’écartait de la digue, en file indienne, pour
s’enfoncer dans les rizières en direction d’un hameau qui se signalait dans le
lointain par quelques feux.

Il était bel et bien prisonnier.
On l’emmenait. Il était bien obligé de l’admettre, aussi incroyable que cela
put lui paraître.

Marchant comme un automate, se
tordant à chaque pas les chevilles sur le sol inégal des rizières, il fixait
intensément la pastille phosphorescente collée à l’arrière du casque de l’homme
qui le précédait, seul repère visible pour s’orienter dans l’obscurité.

Pierre, malgré lui, apprécia
l’astuce.

En guerre contre la Chine depuis
plus de huit ans, les Japonais avaient appris à combattre, surtout à combattre
de nuit. Ils étaient les plus forts.

Pour lui, le combat à peine
commencé était déjà terminé.

Sa captivité commençait.

Chapitre 2

 

 

 

La vie dans les camps japonais.

Erreurs du Haut commandement
français.

Capitulation du Japon.

Le camp, perché sur un col élevé
au milieu de la forêt dense, non loin de Hoa-Binh, à cheval sur la route menant
de cette petite capitale provinciale aux riches rizières de Phu-Nho-Quan, était
plongé dans l’obscurité.

On n’entendait que le bruit sourd
et monotone de la pluie sur les toits couverts de feuilles de lataniers.

Des crapauds-buffles, pataugeant
dans l’eau boueuse des caniveaux, coassaient de bonheur. Il faisait chaud et
humide.

Dans les paillotes, les
prisonniers à demi nus, trempés de sueur, affaiblis, épuisés, dormaient.

Pierre Malroy, allongé sur sa
natte, dévoré par la fièvre, en proie à une nouvelle crise de paludisme, avec
le ventre douloureux, les pieds glacés, les jambes gonflées et un début de
béribéri, claquait des dents.

 

Serrant les poings, enroulé sur
lui-même, les battements de son cœur suivant le rythme de ses pensées, il
réfléchissait.

Il n’allait tout de même pas
crever là, sur ce bat-flanc, après avoir tant enduré.

C’était fini, oui, c’était bien
fini, la guerre était terminée !

Yasume[13].

Cet ordre, ce cri que le caporal japonais
hurlait sur les chantiers, dans les forêts de bambous, pour leur signifier
l’arrêt momentané du travail le poursuivait, lui emplissait la tête :

– Yasume !

C’était fini. Le chef du camp, le
gros adjudant qui, avec sa section, avait la garde des quelque quatre-vingts
Français rassemblés sur ce col perdu dans les nuages, s’était déplacé en
personne, exceptionnellement, ce matin même pour le dire.

Ni vainqueurs, ni vaincus.

Les Américains incapables de
soutenir, selon lui, une guerre de cent ans, voire de mille ans, à laquelle les
Nippons étaient évidemment préparés, avaient lâchement proposé un compromis,
que l’empereur du grand Japon avait accepté parce qu’il était puissant, bon et
généreux.

C’était sûrement vrai. Il ne
pouvait y avoir aucun doute à ce sujet. Les Nippons étaient toujours les plus
forts.

La veille au soir, atterrés et
furieux de voir la victoire totale leur échapper, les Japonais maîtrisant leur
inquiétude et leur rage, avaient méthodiquement, des heures durant, brûlé tous
leurs documents, puis s’étaient mis à boire, à s’enivrer toute la nuit de
choum-choum[14]
et de saké[15]
pour noyer, oublier leur amertume et leur honte.

Demain, ils allaient tous quitter
le camp et retourner à Hanoï.

L’interprète tonkinois l’avait
annoncé.

Demain on levait le camp.

Plus de cinq mois s’étaient
écoulés depuis la capture de Pierre.

Cinq longs mois.

 

Il se revoyait pénétrant dans
Tong au petit matin, après cette longue et affreuse nuit de mars, exténué de
fatigue après trois nuits blanches consécutives, assommé par le manque de
sommeil, grelottant de froid, tout étonné d’être encore vivant.

Par prudence, les Japonais
avaient attendu le lever du jour pour entrer dans la ville.

Ils y entrèrent sans combat.

Les siens, ceux qui l’avaient
capturé, s’étaient servis de lui comme bouclier en abordant les premières
maisons en torchis de Son Loc, aux toits de chaume.

Mais Tong était vide. Enfin
presque vide.

Au cours de la nuit toutes les
unités françaises – Bigors, Marsouins, Légionnaires, le général Alessandri avec
son état-major, avaient évacué en toute hâte la ville selon le plan prévu.

Direction la Haute Région. La
traversée du bac de Trung-Ha au confluent de la rivière Noire et du fleuve
Rouge se fit dans la précipitation et le plus grand désordre.

De nombreuses pièces d’artillerie
durent être abandonnées sur place, faute de moyens.

 

Dans Tong les rares coups de feu
tirés, tuant ou blessant quelques isolés, le furent par des soldats nippons qui
ne surent pas garder leur sang-froid.

Des enragés tuèrent stupidement,
sans raison, le colonel Marcellin de la Légion étrangère, chargé de rendre la
place. L’officier supérieur japonais qui dirigeait l’attaque était un ancien
camarade du malheureux colonel assassiné à coups de baïonnette. Le Nippon avait
fait Saint-Cyr avec lui. Furieux de cette faute, de ce crime, il fit sur-le-champ,
dit-on, passer par les armes le ou les coupables.

Seuls étaient restés à Tong, avec
le malchanceux colonel, les malades, quelques éclopés, une partie du personnel
hospitalier et, à la surprise générale une poignée d’élèves officiers, une
demi-douzaine de Saint-Cyriens, laissés sur place pour des raisons obscures et
très discutables. Leur officier instructeur n’ayant pas sans doute jugé utile,
comme l’avait fait Manelli, d’emmener avec lui ces jeunes hommes au combat.

Ce qui ne les empêcha pas de
faire par la suite une brillante carrière militaire.

L’un deux devait épouser l’ange
de Dien Bien Phu.

 

Le camp de Tong n’était pas
seulement une base militaire avec son terrain d’aviation, que les Japonais
avaient d’ailleurs investi au cours de la nuit précédente, mais aussi une
véritable usine à fabriquer des gradés : pelotons 1, pelotons 2, E.O.R., Ecole
militaire, annexe de Saint-Cyr.

Les Japonais surpris par leur
prompte et facile victoire étaient déroutés.

Ils entassèrent au cours de la
matinée, dans la grande cour du quartier Mehl où avaient retenti la veille au
soir les pathétiques accents de La générale, tous les prisonniers
faits sur place et tous ceux cueillis au hasard, un peu partout dans les environs,  au Mont Bavi, à Son-Tay et sur la base aérienne
toute proche.

Les Indochinois avaient été
aussitôt relâchés et encouragés, souvent à grands coups de crosse dans les
reins, à s’en retourner chez eux. A disparaître. Ce n’est que par la suite, peu
de temps après, que les Japonais songèrent à s’en servir pour créer, en les
armant, des unités supplétives.

Assis par terre, toujours ligoté,
il se revoyait au milieu d’une foule d’hommes, hirsutes, aux vêtements fripés,
trempés, des hommes de toutes sortes, de toutes armes, où les képis blancs
dominaient ; tous heureux de se retrouver en vie après cette incroyable nuit de
cauchemar, heureux, mais tourmentés, anxieux, apeurés, avec le vague sentiment
d’avoir été abandonnés, trahis.

 

Le crachin, couvrant de son voile
embrumé cette multitude éparse, lui donnait un aspect sinistre, lugubre,
fantomatique. Oui, il s’en souvenait très bien. Il grelottait, non pas de
fièvre comme aujourd’hui, mais de froid, de honte et de rage.

Dans cette mer humaine, où il se
sentait seul, abattu, malade et désemparé, il reconnut son commandant de compagnie.

Il lui fit signe de la tête.

Après l’avoir délivré de ses
liens, le capitaine Lavangarde lui raconta en quelques mots ce qu’il s’était
passé à Song Dong la veille au soir.

Dès réception du coup de
téléphone lui ordonnant de quitter les lieux et de rejoindre sur-le-champ avec
son unité le groupement Alessandri à Tong, le chef de bataillon, qui rêvait de
porter les insignes de foudre de guerre, avait convoqué ses commandants de compagnie
pour leur faire part des dernières instructions.

Le bataillon par compagnies
successives, en colonne par trois, l’arme à la bretelle, au pas de route, en
silence, s’était mis aussitôt en marche.

Lorsque les premiers éléments de
tête, ceux de Lavangarde, atteignirent le pont où Pierre avait été capturé deux
heures plus tôt, ils se heurtèrent au même petit groupe de Japonais qui
l’avaient ficelé et entraîné au loin à l’intérieur des rizières dans le petit
hameau où il avait passé toute la nuit à attendre la mort.

L’arrêt brusque de la colonne avait
provoqué une bousculade qui s’était répercutée jusqu’à l’arrière comme une onde
de choc. Une grande confusion s’en était suivie. Ceux de l’arrière avaient buté
dans le noir sur ceux de tête, leur criant des injures, les maudissant.

Lavangarde avait été appelé
aussitôt pour régler l’incident.

Car il ne pouvait s’agir que d’un
incident, d’un malentendu. Les troupes françaises et japonaises avaient
toujours soigneusement évité jusqu’alors de se rencontrer.

Mais ces Japonais étaient têtus,
inébranlables, refusant obstinément le passage.

– Ilé-Kinshiraréta.[16]

Ils n’avaient que ces mots à la
bouche, les répétant sans cesse en souriant et en se bouchant comiquement les
oreilles, les coudes en l’air.

Lavangarde dans un charabia
invraisemblable avait tenté de leur expliquer que son unité effectuait par pure
routine une marche de nuit.

Ce genre d’exercice se pratiquait
souvent. Il est vrai que, soupçonneux, les Japonais surveillaient toujours de
loin ces manœuvres.

Las, à bout d’arguments et de
mots, il avait ordonné à ses hommes d’attendre sur place, et pris le parti de
remonter toute la colonne jusqu’au commandant pour lui rendre compte de cette
difficulté imprévue.

Il n’en eut pas le temps.

Les Japonais s’étaient retirés
bien avant son retour et presque aussitôt une fusillade avait éclaté,
terrassant les trois hommes de tête qui, l’arme au pied attendaient.

Des obus de mortier étaient
tombés de part et d’autre de la digue, dans la boue des rizières, encadrant le
bataillon sans trop de dommages.

Le résultat avait été foudroyant.
En quelques secondes il n’était resté plus personne sur la digue. Une envolée
de moineaux.

Le bataillon avait disparu,
s’était volatilisé.

Pris de panique, les chevaux, les
mulets chargés de lourds caissons s’étaient embourbés jusqu’au poitrail en
sautant dans les rizières, dans la rivière toute proche.

 

Le bataillon avait vécu.

Lavangarde, avec Quat resté à ses
côtés, avait réussi néanmoins dans l’obscurité et malgré l’affolement général à
rassembler une poignée d’hommes. Avec eux, il avait réussi à passer au travers
des mailles japonaises et atteindre les premières maisons de Son Loc à l’entrée
de Tong.

Tong qui était en pleine
effervescence. Il était impossible de distinguer quoi que ce soit, de
comprendre ce qui pouvait bien s’y passer.

Un vrai, un immense, un
monstrueux chambardement.

Lavangarde, dérouté par le
tumulte, les clameurs, les grondements qui venaient de la ville, après avoir
franchi, non sans mal, le barrage japonais, s’était réfugié avec ses hommes, dans
une cagna abandonnée, persuadé à tort que les Nippons étaient déjà maîtres de
la place.

Il avait attendu, dans cet abri
provisoire, le lever du jour pour faire le point et reprendre sa progression.
C’est là, au petit matin, que les Japonais l’épinglèrent à quelques centaines
de mètres de son but.

Furieux et dépité, il en
tremblait encore de rage. Le van Quat avait été, une fois désarmé, fermement
invité comme tous ses compatriotes à décamper au plus vite.

Son récit terminé, Lavangarde s’approcha
de Pierre et lui posant fraternellement les deux mains sur les épaules, murmura
:

– Ensemble, nous serions passés.

Pierre, touché et ému, éprouva
comme un sentiment de culpabilité.

Les deux hommes, la gorge serrée,
se regardèrent longuement, ne cherchant nullement à cacher leur chagrin, leur
immense détresse.

L’attaque surprise japonaise
minutieusement préparée, déclenchée sensiblement à la même heure sur tout le
territoire indochinois, fut extraordinaire par sa rapidité.

Foudroyante.

Elle frappa de stupeur l’ensemble
de la population et aboutit à l’élimination immédiate de toutes les autorités
en place.

Un siècle de présence française
balayé en une nuit.

Acte politique prémédité,
perpétré à dessein, aux prolongements et aux conséquences incalculables.
Dernier et tragique exploit d’une aventure militaire désormais condamnée.

Il est de fait que, par sa
situation géographique dans le sud-est asiatique, la péninsule indochinoise
présentait une importance capitale pour le Japon en guerre depuis 1937.

Le blocus des côtes chinoises
s’étant avéré insuffisant, la promenade militaire à laquelle il croyait au
début s’étant transformée au cours des années en lointaines marches forcées de
plus en plus suicidaires, l’empire du Soleil Levant profita de ce que la France
avait un genou à terre pour obtenir très vite, d’abord par la voie diplomatique
dès le mois de juin 1940, la fermeture de la frontière sino-tonkinoise, à l’époque
voie principale de ravitaillement, par le chemin de fer Haiphong–Yunnanfou, via
Lao Kai, des troupes nationalistes du maréchal Tchang Kaï-Chek. Puis à partir
de septembre de la même année, après l’attaque brusquée du poste frontière de
Dong-Dang et de Langson, l’occupation progressive du pays, à laquelle l’amiral
Jean Decoux[17],
successeur infortuné du général Georges Catroux[18], ne put
s’opposer.

 

L’amiral gouverneur, d’une grande
intelligence politique, réussit néanmoins remarquablement avec les faibles
troupes dont il disposait et un armement plus que désuet, souvent hors d’usage,
avec une aviation squelettique composée de trois ou quatre Morane et de
quelques Potez, avec une marine symbolique, à maintenir, en dépit des épreuves
et de l’action funeste des Nippons, la souveraineté française pendant les cinq
difficiles années de guerre. Les trois souverains de la Fédération Indochinoise,
l’empereur d’Annam, le roi du Cambodge, le roi du Laos et des millions d’Indochinois,
étaient restés fidèles à la France blessée et pourtant si lointaine.

Une fidélité non imposée par la
force, en réalité inexistante, ou la contrainte, mais basée sur l’estime et la
confiance en un avenir meilleur.

Il soutint même une guerre
victorieuse contre un Siam agressif, lui infligeant de surcroît une humiliante
défaite navale dans la baie de Koh Chang ; un Siam qui convoitait depuis
toujours les riches provinces limitrophes du Laos et du Cambodge, provinces
obtenues finalement grâce à l’arbitrage imposé en sa faveur par l’occupant japonais
; mais il ne put empêcher malheureusement le coup de force japonais du 9 mars
1945.

Il s’en est fallu, hélas ! De
quelque vingt semaines pour que l’amiral Decoux ne remette à la France une
Indochine fidèle et heureuse et ne devienne par la suite, libérée de l’emprise
coloniale, dans l’esprit de l’important discours de Brazzaville du général de
Gaulle, grâce à ses ressources le pays le plus riche du Sud-est asiatique, avec
l’aide de la France.

Mais le destin de l’Indochine a
été tout autre.

Dès le 10 mars, toutes les
troupes françaises basées en Indochine furent internées à l’exception de
quelques petits groupes qui s’égaillèrent pour peu de temps dans la nature.

Le groupement Alessandri de Tong
parvint, à travers la jungle et les forêts de la haute région tonkinoise, à
gagner la frontière chinoise, après une longue et pénible marche de plus d’un
mois et de nombreux combats d’arrière-garde, souvent meurtriers, au cours
desquels des hommes courageux surent mourir en héros pour permettre à la
colonne de poursuivre sa route. C’est ainsi que, tombé dans une embuscade au
nord de Lai Chau, Henri en livrant un ultime combat et en vidant ses dernières
cartouches fut mortellement blessé à quelques kilomètres de la frontière.

Des commandos furent organisés
pour agir sur les arrières japonais. Des hommes furent parachutés dans la haute
région non loin de Son-La. Le colonel Vicaire en quittant Nam-Dinh, tenta de
mettre en place une zone de guérilla.

Mais la pression des Japonais et l’hostilité
de la population achetée ou obtenue par la contrainte, furent telles qu’après
de nombreuses semaines de brousse, vécues dans des conditions périlleuses et
pénibles, les rescapés de cette héroïque épopée franchirent la frontière
chinoise, pour connaître, comme ceux de Tong, de la part des alliés chinois une
semi captivité.

Cependant, ici et là, dans toute
l’Indochine, de nombreuses garnisons résistèrent farouchement toute la nuit et
une bonne partie du lendemain. Mais isolées, encerclées, sans ravitaillement,
souvent sans chef, leur combat sans espoir ne pouvait, après un baroud
d’honneur, que finir par une reddition.

Les pertes totales furent
évaluées à 242 officiers et 2.400 hommes tués et 5.000 blessés.

Soit environ un cinquième de
l’ensemble des effectifs.

 

Le comportement des Japonais
après leur éclatante et facile victoire fut très inégal.

Il varia selon le degré de
résistance des troupes françaises.

A Hanoi, qui ne capitula que le
10 mars dans l’après-midi, ils rendirent les honneurs aux défenseurs de la
citadelle, pour les brutaliser aussitôt après.

Mais dans les villes frontières,
à Ha Giang, Cao Bang, Lang Son, Dong Dang, Mon Cay, la soldatesque nippone
donna libre cours à sa fureur. Les pires violences furent également commises à
l’encontre de la population française : brimades, tortures, viols, exécutions
sommaires.

Les habitations inoccupées furent
pillées et saccagées.

A Lang Son les Japonais subirent
de très lourdes pertes malgré leur traîtrise attaque et leur supériorité
numérique.

La garnison française après une
longue et héroïque résistance, capitula, faute de munitions.

Le général Lemonnier, commandant
la place, et l’administrateur civil Auphelle furent décapités, au mépris des
conventions de guerre, en présence d’une population terrifiée, muette de
stupeur.

Au cours de la matinée du 10
mars, des dizaines de prisonniers alignés à genoux devant des tranchées qu’ils
avaient été obligés de creuser furent mitraillés, d’autres, la tête tranchée au
sabre, jetés dans les fosses remplies de cadavres.

De cette atroce tuerie, un seul
devait en ressortir vivant. Le coup de sabre mal ajusté qui lui entailla la
nuque le fit chuter dans la tranchée au milieu de nombreux agonisants.

Il échappa aux derniers coups de
baïonnette donnés pour achever les blessés.

Après une longue journée de
souffrance et de peur, étalé au milieu des cadavres de ses compagnons d’armes,
il se hissa hors du trou à la faveur de la nuit.

Recueilli par des villageois,
soigné par sa congaï[19], les
plaies à peine cicatrisées, il réussit par petites étapes à franchir la
frontière toute proche.

Remis aux autorités américaines
par les Chinois, ce  »décapité vivant », inconnu en France, fut fêté par la
suite aux Etats-Unis comme un héros.

Les résistants civils, dont les
listes étaient depuis longtemps entre les mains des Japonais, arrêtés,
emprisonnés, furent pour la plupart atrocement torturés par l’équivalent de la
Gestapo, la Kempétaï, la gendarmerie militaire japonaise de sinistre
réputation.

Le seul nom de Kempétaï faisait
frémir à juste titre.

Ses méthodes étaient pour le
moins singulières. Il arrivait de temps à autre, qu’après de longues semaines
d’attente anxieuse, des mères, des épouses convoquées pour recevoir des
nouvelles d’un fils, d’un mari, se voyaient remettre avec le sourire le plus
exquis et la plus grande courtoisie – les Japonais sont des gens polis – un
petit carton ficelé contenant les cendres du disparu.

Ce genre d’attention délicate,
liée aux vexations, brimades et brutalités quotidiennes, à l’incertitude et aux
angoisses du lendemain, contribuait à maintenir un climat d’inquiétude et de
peur.

 

Sur tout le territoire
indochinois, la population française fut très rapidement rassemblée dans les
cinq ou six principales grandes villes.

En liberté surveillée, entassée
pêle-mêle par familles entières dans les bâtiments publics, les lycées, les
hôtels, les résidences réquisitionnées.

 

Cette cohabitation difficile,
cette promiscuité forcée, si elles se passèrent assez bien dans l’ensemble,
furent à l’origine de sordides querelles, de ruptures définitives. Des amis de
vingt ans se brouillèrent pour des peccadilles, pour des histoires de cheveux
dans les lavabos, de baignoires bouchées, alors qu’un danger mortel, permanent,
planait au-dessus de leur tête.

Vivre ensemble n’était pas
toujours facile. Il fallait tout faire, la cuisine, la vaisselle, la lessive,
aller au ravitaillement, porter les paquets, faire la queue devant les
boutiques.

La vie de France, quoi !

Il fallait composer avec les Japonais,
ce qui n’était pas facile, ne pas trop crâner, mais ne pas paraître trop lâche
non plus. Soutenir leur regard était considéré comme une provocation.

A Tong, dans la cour du quartier
Mehl, sous la surveillance des armes automatiques, les prisonniers accroupis,
couchés à plat ventre ou sur le dos, attendaient, non sans crainte, la suite
des évènements. Vers la fin de l’après-midi, les troupes de choc, lancées à la
poursuite de la colonne Alessandri en fuite, ayant été remplacées par des
unités de deuxième ligne, non dopées et moins électrisées, le calme revint.

Les inquiétantes mitrailleuses
placées aux quatre coins de la cour furent retirées.

Des prisonniers, une trentaine
environ, qui avaient été entassés et parqués, dans le petit local du poste de
police à l’entrée de la caserne, pour être fusillés, furent également, à leur
grand soulagement, relâchés.

Le massacre redouté n’eut pas
lieu. On l’avait échappé belle.

Avec le calme revenu, la vie
s’organisa progressivement.

Tous les officiers, une bonne
douzaine, furent installés, afin d’être mieux surveillés, au premier étage d’un
des bâtiments situés près du poste de garde.

Parmi eux se trouvaient plusieurs
rampants de la base aérienne dont le trésorier qui avait réussi à sauver la
caisse. Comme elle lui donnait des sueurs froides, il proposa d’en répartir le
montant contre reçu à rembourser après la guerre.

Les plus gradés exigèrent un
partage au prorata de leur grade. Pierre encaissa sa petite part, quelques
centaines de piastres.

Les autres prisonniers
s’installèrent tant bien que mal dans tous les bâtiments abandonnés et déserts.
Les légionnaires s’étaient regroupés dans leurs chambrées. Très vite, étant
chez eux, ils reprirent leurs vieilles habitudes.

Certains qui avaient bénéficié la
veille au soir, comme à l’accoutumée, la permission de vivre en famille furent
très étonnés en réintégrant la caserne d’y trouver des Japonais. Ils vinrent
grossir le nombre de prisonniers. Cela ne les empêchait pas le soir venu de
refaire le mur pour aller retrouver clandestinement leur congaï et leur
progéniture.

Ils étaient cependant présents à
l’appel du matin.

Pour ceux-là, rien n’avait
changé. La vie continuait, seul l’emploi du temps n’était plus le même.

L’appel du matin était
interminable. Les Japonais, brouillons, ne surent jamais exactement combien, à
Tong, ils avaient de prisonniers. Irrités, lassés par cette longue comédie
journalière, ils ne tardèrent pas à se faire remettre par un officier choisi et
désigné par eux, un état quotidien des effectifs présents. Cette estimation
approximative leur permettait de sauver la face.

C’était d’ailleurs sans
importance. Ils tenaient toutes les issues et les contrôlaient.

S’évader était une aventure
réalisable, certes, mais condamnée à court terme à l’échec.

La frontière était loin. La
France à douze mille kilomètres.

S’évader, mais pour aller où,
chez qui ? Les Japonais offraient de fortes primes pour une tête ou des
oreilles coupées. Un blanc était vite repéré. Il était plus sage, plus réaliste
de rester sur place et d’attendre les évènements. Cependant, quelques audacieux
échafaudèrent un plan d’évasion, mais qui n’eut aucune suite.

Les Japonais avaient autre chose
à faire que de s’intéresser à la vie intérieure du camp.

Les riches réserves de
l’intendance ayant été immédiatement repérées et inventoriées, le riz ne manqua
jamais. Il fut même gaspillé les premiers jours.

Lavangarde, par son savoir-faire,
sa grande taille, s’était, en très peu de temps, imposé aux Japonais. Sans
l’être officiellement, il était considéré par eux comme un intermédiaire
acceptable, voire le seul interlocuteur.

Il obtint assez vite au
rez-de-chaussée une chambre individuelle que non sans calcul il demanda à
Pierre de partager. Ils y trouvèrent de nombreux documents qu’ils
s’empressèrent de détruire. Les papiers, certains portant la mention – Confidentiel
ou Secret – furent brûlés sous l’œil indifférent des sentinelles japonaises
dans les multiples foyers qui avaient été allumés ici et là dans la cour.

Envié, jalousé par les autres
officiers, une petite arrière-pensée l’avait poussé à faire cette offre à
Pierre, pour ne pas paraître être le seul à bénéficier des faveurs de l’ennemi.

En réalité, la promiscuité des
autres l’incommodait, l’agaçait, l’irritait. C’était un raffiné, aimant ses
aises, à la recherche d’un plus grand confort. En revanche, il appréciait la
compagnie de Pierre. Ce cynique, ce désenchanté était touché par la candeur, la
pureté, la fraîcheur d’âme du jeune homme, même s’il les jugeait quelquefois
puériles.

 

Lavangarde incarnait, pour Pierre,
le prototype idéal de l’officier, compréhensif, humain, tolérant, d’une grande
valeur morale. Athlète complet, il avait participé aux jeux olympiques de
Berlin en 1936[20].

Pierre, bien qu’étant plus jeune,
faisait partie, comme lui, de la génération de la guerre.

Que faire à vingt ans, à la
veille d’un cataclysme mondial ? La carrière militaire était pour lui la seule
voie possible. Il ne s’était pas posé de questions. Il n’en avait pas eu le
temps. Dès sa sortie de Saint-Cyr, il avait été aussitôt lancé dans la
tourmente.

Après la  » drôle de guerre  » et
une campagne de France sans éclat, il avait échappé aux Allemands et s’était,
de justesse, retrouvé sur un bateau en partance pour l’Indochine, dernier
convoi à atteindre Saigon après la défaite, en déjouant le blocus anglais au
détroit de Malacca.

Le métier de soldat ne se
comprenait qu’à travers une succession de victoires, d’actions d’éclat, de
gloire. Perdre la guerre, être prisonnier, quelle humiliation, quelle déchéance
!

Il se rendit très vite compte que
la guerre n’était pas une image d’Epinal, c’était une stupidité sans nom.

Il fallait être fou pour croire
le contraire.

Il avait été fou. Il avait été
jeune.

 

Sa capture modifia
considérablement son caractère, sa façon de penser. Il perdit insensiblement,
au fil des mois, ses illusions, ses chimères. Une lente maturation de sa
personnalité s’opéra.

La veulerie de certains de ses
compagnons de captivité l’écœura, le rendit sans indulgence, dur et amer. Ses idéaux
s’écroulèrent comme un château de cartes.

Les Japonais ne l’avaient pas
tué, mais avait tué ce jeune homme un peu naïf et candide qu’il avait été. Sa
conception du monde basculait profondément.

A sa libération, car il ne
doutait pas, il n’en douta jamais tout au long de sa détention qu’il sortirait
vivant de cette situation absurde, il quitterait l’armée. La carrière militaire
lui semblait maintenant dérisoire, ridicule, sans intérêt. La vie c’était autre
chose.

Lavangarde tentait vainement de
lui remonter le moral, mais le faisait sans conviction.

Il était lui aussi sans vouloir
se l’avouer, ébranlé dans ses croyances et ses certitudes.

Le soir, avant de s’endormir, ils
passaient des heures à discourir, à réfléchir sur l’avenir qui leur était
réservé.

Pierre, désorienté, perdu dans
ses pensées, ne savait pas quel nouveau sens donner à sa vie. Que faire ? Il
verrait bien le moment venu. Et puis, comment élaborer des projets avec cette
guerre qui n’en finissait pas.

Pour tuer le temps, il essaya de
lire. La qualité des romans trouvés sur place laissait à désirer. Il abandonna
la lecture. Un roman, pourtant, retint un peu plus longtemps son attention. Un
prix Goncourt[21]
d’avant-guerre. Mais la vie du capitaine Conan, le héros du roman, lui parut
peu crédible, eu égard à ce qu’il avait vécu lui-même. Les exploits de ce
guerrier héroïque, de cet animal de combat, étaient l’antithèse de sa misérable
aventure.

Il n’aima pas ce livre que le
hasard, après tant d’humiliations, avait placé, ô ironie ! sous ses yeux pour
le provoquer, lui donner un sentiment d’impuissance et de honte. Pour le
narguer sans doute. Il ressentit, à sa lecture, comme un malaise.

Tenir un journal le tenta, mais
il y renonça, mettre  »rien » tous les jours sur une page blanche n’était pas
très stimulant.

Il passait donc des journées
entières à paresser. Allongé sur son lit de fer, les mains croisées derrière la
nuque, les yeux au plafond, il réfléchissait. Faisait le bilan de sa courte
vie. Une pauvre petite vie, bien peu remplie. La communale, le lycée, l’école
de Saint-Cyr et deux défaites successives. Rien. Moins que rien.

Aucune nouvelle d’Hanoi, pourtant
si proche, ne parvenait au camp.

Il était coupé du monde. Il
suffisait d’un mur et de quelques gardiens pour disparaître, pour ne plus
exister.

Souvent le souvenir de Simone le
hantait. Mais il n’arrivait même plus à se la représenter, à revoir son visage.

Qu’était-elle devenue ?

Seuls les moments d’ardentes
passions vécues ensemble le poursuivaient, l’échauffaient.

Les soirées mondaines, celles de
Madame Bellemont lui semblaient bien loin, irréelles.

C’était hier pourtant.

 

Ce 9 mars avait provoqué une
véritable déchirure, plus rien ne serait comme avant.

Le passé était mort.

Vivre une autre vie ! Mais
laquelle ? Il n’en savait rien. Quoiqu’il en soit, puisque les Japs ne lui
avaient pas coupé la tête, il était décidé de profiter pleinement de ce
supplément de vie que le destin lui avait accordé.

En attendant ces jours
prometteurs, il se morfondait, souvent allongé sur son lit, les yeux fixés au
plafond observant le jeu des petits margouillats, au corps transparent, à la
poursuite des moustiques et autres insectes.

Les jours se suivaient, vides,
monotones, tristes et mornes.

Un événement pourtant vint rompre
cette monotonie. Pour commémorer leur fête traditionnelle, les légionnaires
décidèrent de faire une action d’éclat.

Le 30 avril au matin, vers 11
heures, l’heure de l’apéritif, douze hommes le torse nu, en short, un sergent à
leur tête se dirigèrent au pas de gymnastique vers la sortie, non sans avoir
auparavant, à plusieurs reprises, tourné en rond dans la cour pour faire
diversion et tromper la curiosité générale.

Arrivés à hauteur de la
sentinelle devant le poste de garde, le sergent hurla à ses hommes un ordre.
Aussitôt, toujours au même pas de course, la petite troupe avec un ensemble
parfait se frappant la poitrine fit le salut olympique.

La sentinelle surprise par
l’allure martiale des hommes et par cet honneur inattendu, claquant des talons,
se mit instantanément au garde-à-vous pour présenter les armes, laissant le
petit groupe filer à l’extérieur.

Une fois dehors, les légionnaires
traversèrent rapidement la rue pour pénétrer chez le Chinois d’en face. Wong,
hilare, ravi d’offrir à ses anciens et ô combien bons clients, la
traditionnelle tournée générale, leur versa en hâte, du comptoir où il se
trouvait, un verre de choum-choum pour une fois de première qualité.

Tournée gratuite en l’honneur de
Camerone.

Les traditions sont les
traditions et les Chinois de parole.

Au retour, la sentinelle qui ne
s’était pas encore remise de sa surprise, toujours au garde-à-vous, présenta
une nouvelle fois les armes aux légionnaires, qui avec le plus grand sérieux,
toujours au pas de gymnastique lui adressèrent une dernière fois le salut
olympique, en hurlant un banzaï d’allégresse.

Cette action d’éclat fut
largement commentée dans les chambrées, l’exploit des légionnaires unanimement
applaudi fort tard dans la nuit.

Les Japonais préférèrent ignorer
l’incident.

Le lendemain, le responsable du
camp, au cours de sa visite quotidienne, demanda avec le plus grand sourire à
Lavangarde pourquoi les prisonniers ne faisaient pas plus souvent de sport. Ce
chef de camp était une exception.

En général, les Japonais sont
dénués du sens de l’humour, les plaisanteries tombant avec eux toujours à plat.

Il ne faut pas manquer de les
prévenir avant de plaisanter, et alors, même s’ils n’ont pas compris, ce qui
est souvent le cas, ils rient par politesse. Les Japonais sont des gens très
sérieux, pour eux, les Français sont des plaisantins qui ne pensent qu’à rire
de tout.

 

Aucune sanction ne fut prise. Le
généreux chinois ne fut pas inquiété.

Seule la sentinelle fut punie.

Devant un parterre de prisonniers
médusés, elle reçut de son supérieur, dans un garde-à-vous impeccable, une
série de paires de claques retentissantes, se remettant en place chaque fois
que la violence du coup lui faisait perdre l’équilibre.

La prouesse des légionnaires et
l’annonce de la capitulation allemande connue vers la mi- mai furent les seuls
évènements marquants du séjour à Tong.

La nouvelle de la victoire des
alliés en Europe souleva un immense espoir parmi les captifs.

Les rumeurs les plus fantastiques,
les plus saugrenues circulèrent.

Hélas ! L’euphorie générale ne
dura pas. Les Japonais sombres et taciturnes évitèrent les contacts pendant
quelques jours et laissèrent éclater la joie des prisonniers.

Après l’espoir vint la déception,
la déprime, le cafard.

Puis le train-train quotidien,
monotone, fastidieux de la vie reprit vite le dessus, avec ses petites misères.

 

Oui, Pierre se souvenait. Les
semaines, les mois écoulés défilaient devant ses yeux. Grelottant de fièvre sur
son bat-flanc, il sentit soudain une présence toute proche qui le fit sortir de
sa torpeur. Il entrouvrit un œil. Une ombre, habillée à la japonaise, penchée
au-dessus de sa tête, lui murmura à l’oreille :

– Mon lieutenant, c’est pour vous.

– Qu’est-ce que tu fabriques là ?

L’ombre disparut aussi vite
qu’elle était apparue et Pierre sentit dans sa main plusieurs petits comprimés
blancs. Il avait reconnu son ancienne ordonnance qui s’était, en prenant de
grands risques, glissée furtivement dans la paillote pour lui apporter ce
réconfort.

Sa ration personnelle de quinine
sans doute. Ce jeune garçon, arrivé la veille au camp, avait été, comme
beaucoup d’autres de ses compagnons, incorporé par les Japonais dans des unités
supplétives. Il avait été placé comme sentinelle à l’entrée du camp.

Il fallait bien vivre. Mieux
valait être nourri par les Japonais que de crever de faim.

La famine avait fait au Tonkin
des dizaines et des dizaines de milliers de victimes dans les mois qui suivirent
le coup de force du 9 mars.

 

La quinine fit rapidement son
effet.

Au milieu de la nuit la fièvre le
quitta brusquement.

Se levant péniblement sur un
coude, Pierre regarda autour de lui. Il avait du rêver. Il n’était plus à Tong,
ni à la citadelle d’Hanoi où il avait transité pendant quelques semaines avant
d’échouer dans ce coin perdu de la haute région surplombant Hoa Binh et la
rivière Noire.

La guerre était finie. Oui, la guerre
était bien finie. Yasume.

René, allongé près de lui,
mâchonnant un vieux mégot éteint, lui sourit.

– Comment te sens-tu, vieux frère
? Trinh va essayer de t’en apporter encore.

– Ça va…ça va, murmura Pierre,
d’une voix faible, la langue pâteuse.

Il se sentait mieux. Rassuré. En
sécurité. Affaibli mais étrangement en sécurité. Il essuya son visage avec la
serviette qu’il conservait toujours autour du cou. Ne plus avoir de fièvre quel
soulagement !

 

La nuit était tout à fait noire
maintenant, silencieuse. Un silence reposant. La pluie avait cessé et une
légère brume humide enveloppait la paillote.

Il tira toute la couverture à
lui.

René qui l’observait, appuyé sur
un coude, le mégot toujours au bord des lèvres, se redressa pour fouiller dans
ses poches.

Il en retira son briquet et une
poignée de piastres qu’il considéra d’un air rêveur.

Par désœuvrement, avec un sourire
ironique, il s’amusa à brûler ses billets un à un.

Au point où il en était, il
pouvait s’offrir ce luxe : l’argent ! Quelle misère !

Puis se tournant vers Pierre :

– On a enterré l’artilleur cet
après-midi.

Le drame s’était déroulé très
rapidement.

L’artilleur, déprimé et abattu,
s’était ouvert la gorge avec son rasoir sans qu’on puisse intervenir pour
l’empêcher d’accomplir ce geste insensé. Sa réserve de cigarettes était
épuisée. Il se sentait seul, abandonné. Il avait roulé sur le sol de terre
battue, baignant dans son sang, au pied de son bat-flanc, entortillé dans sa
moustiquaire qu’il avait arrachée dans son agonie et entraînée dans sa chute.

Ce tragique suicide avait
brutalement rappelé aux prisonniers la précarité de leur condition et que leur
vie ne pesait pas lourd dans la balance des évènements.

Les pessimistes se répétèrent que
les nombreuses tranchées creusées pendant leur séjour sous la surveillance de
leurs gardiens étaient destinées à les enterrer tous.

D’autres, moins sombres,
blaguaient en disant que ces tranchées étaient destinées au stockage des
vivres.

Mais l’annonce, le lendemain
matin, de la fin des hostilités avait remonté le moral du camp. L’artilleur
était oublié.

Se suicider la veille d’une
libération, quelle idée !

– Nous partons demain pour Hanoi,
c’est confirmé, annonça René.

– A pied ?  s’inquiéta Pierre.

– Oui. Ne t’en fais pas, on y
arrivera.

Pierre ferma les yeux et se revit
à Hanoi, enfermé dans la citadelle.

Cinq mille hommes grouillant
comme des cloportes dans cette immense enceinte entourée de hauts murs et de
barbelés. Une cour des miracles.

Les Japonais ne s’immiscèrent
jamais dans la vie intérieure de ce casernement.

Ils le parcouraient régulièrement
pour s’assurer qu’aucun complot, aucun danger ne les menaçait. Leur
surveillance était discrète mais vigilante.

Chaque matin, ils puisaient dans
cette réserve humaine la main-d’œuvre dont ils avaient besoin pour assurer des
travaux divers en ville. Plusieurs camions pénétraient dans le camp. Une fois
le plein terminé, avec des volontaires, toujours les mêmes qui se bousculaient
pour sortir, le calme revenait.

Une nouvelle journée d’oisiveté
commençait pour les autres. C’était une aubaine que de pouvoir sortir. Voir des
gens en ville. Ramener des provisions pour ravitailler cette garnison enfermée,
ce ghetto qu’était devenue la citadelle et qu’une poignée de voyous exploitait
sans vergogne.

Le marché noir fleurissait avec
la complicité souvent consciente et achetée de quelques gardiens.

 

Un sandwich au jambon ou du [22],
ramené le soir par certains volontaires du matin, s’obtenait à prix d’or en
échange d’une chevalière, d’une montre, d’un brillant.

Les piastres de Pierre, celles
qui lui avaient été confiées à Tong, firent long feu, elles lui permirent
toutefois de se nourrir de sandwiches et d’améliorer son ordinaire pendant une
petite semaine.

Ces mauvais éléments de l’armée
coloniale, ces vauriens[23],
profitèrent impunément de la situation. Dans la nuit du 9 au 10 mars, pendant
les combats, ils pillèrent les coffres des compagnies, alors que leurs frères
d’armes faisaient bravement face à l’ennemi en lui infligeant de lourdes pertes
avant de capituler faute de munitions.

Les Marsouins, les Bigors de la citadelle
avaient fait leur devoir. L’honneur était sauf.

Le transfert de Tong à Hanoi, par
le fleuve, s’était passé sans incident.

Les prisonniers, par petits
groupes, avaient été répartis, à leur arrivée dans la capitale, dans la masse
rassemblée à l’intérieur de la citadelle.

Pierre avait échoué dans un petit
local où des paillasses pouilleuses  avaient
été installées. Son groupe s’était disloqué, dilué dans la foule des captifs.

Lavangarde et les autres avaient
disparu.

Il regrettait presque sa chambre
de Tong. Sa relative tranquillité. Ce camp où ils étaient maintenant entassés
pêle-mêle, à plus de cinq mille, était un effroyable capharnaüm humain. Pierre,
allongé sur sa paillasse, les mains croisées sous la nuque, s’efforçait de se
tenir à l’écart de toute l’agitation, restant enfermé dans sa petite pièce qui
avait servi autrefois de salon de coiffure. Il observait la vie du camp en spectateur.
Il ne se sentait pas concerné.

Les petits trafics, les petits
commerces, le bordel tenu par un légionnaire avec ses deux pensionnaires
masculins, les séances de sport, les offices religieux, il voulait tout
ignorer.

Il se sentait réellement étranger
à tout cela.

Que diable faisait-il là ?

Fort heureusement, son voisin de
paillasse se trouvait dans les mêmes dispositions d’esprit. Ils fraternisèrent.
N’ayant rien à faire, ils passaient des journées entières à jouer aux cartes ou
aux échecs. René jouait très bien. Les parties, fort intéressantes, étaient
très disputées.

Le soir venu, alors que la citadelle
était endormie, silencieuse, allongés l’un près de l’autre, dans l’obscurité,
ils s’entretenaient à voix basse, sur tous les sujets de société, de la
condition humaine, échangeant calmement leur point de vue sur le ton de la
confidence.

Au cours d’une de ces soirées
rituelles, René, après leur maigre pitance rapidement absorbée, aborda un sujet
particulier qui déclencha l’un des plus longs et des plus passionnés de leurs
entretiens nocturnes.

 

– Pierre, quelle différence
fais-tu entre intégration et assimilation ?

– Je pense que ces deux mots sont
synonymes.

– D’après toi, notre empire colonial
est-il intégré ou assimilé ?

– Je ne vois pas où tu veux en
venir !

– Intégrer, c’est faire entrer
par exemple une communauté dans un ensemble plus vaste.

– Oui, et alors…

– Crois-tu que notre empire
colonial a été intégré ?

– Sans aucun doute !

– Je ne suis pas de ton avis ! Si
l’intégration c’est le rattachement à la France d’un territoire afin de lui
permettre de jouir des mêmes droits sur le plan politique et d’atteindre le
même développement économique, on ne peut pas dire que notre République ait
complètement réussi à la réaliser.

– Rome ne s’est pas construite en
un jour !  Il faut lui donner le
temps.

– Je crains qu’il ne soit trop
tard maintenant. Les Japs ont, je le crains, mis un terme à notre œuvre
civilisatrice !

– C’est possible, on verra bien.

Après un lourd silence et une
dernière cigarette, la conversation reprit sur le thème de l’assimilation. Pour
René, elle ne pouvait être pleinement achevée qu’une fois réalisée dans les
mœurs, l’éducation commune, donnant à tous un même mode d’expression, de vie,
une même langue.

Les mariages mixtes étaient pour
lui une condition essentielle, car ils permettent une double fusion
intellectuelle et biologique. Il aimait rappeler que la France s’était ainsi
constituée.

Dans les temps anciens, les Gaulois
avaient assimilé les Romains, les Gallo-Romains avaient à leur tour assimilé
les invasions barbares : Visigoths, Ostrogoths, et autres Vandales  et plus récemment les populations venues de
l’Europe de l’est et du sud. Il en serait de même, pensait-il, avec les peuples
d’Afrique et d’Asie. Question de temps, concluait-il !

Alors que René était redevenu
silencieux, Pierre se rappela d’une autre conversation avec Lavangarde à Tong.

Lavangarde parlait
d’antisémitisme, de racisme.

Il condamnait ces deux attitudes.
Pour lui l’hostilité aux Juifs, conçue au début comme une mesure punitive pour
venger la mort du Christ, avait pris naissance sous l’empire romain et s’était
développée au Moyen Âge. Persécutés et chassés d’Italie, d’Espagne,
d’Angleterre, de France et d’Allemagne, les Juifs se réfugièrent en Europe Orientale.

Les mesures anti-juives ayant été
abolies, l’antisémitisme fut, disait-il, alors érigé en doctrine et se
développa notamment au 19ème siècle. En France, il s’exaspéra lors de l’affaire
Dreyfus, mais n’atteint jamais une forme violente et ne dégénéra jamais en
pogroms comme dans de nombreux pays, notamment en Russie et en Europe centrale,
ou en Allemagne à partir de 1933 avec le parti nazi qu’il avait découvert lors de
son séjour à Berlin.

Pierre n’avait pas d’opinion
tranchée sur toutes ces questions débattues avec ses compagnons. Elles ne
l’avaient jamais tourmenté. Intégrer, assimiler, qu’importe..!

Pierre pensait qu’il n’était pas
raciste, ne se sentant pas supérieur à ses semblables, comme l’étaient ces Japonais
prétentieux et arrogants.

Comment pouvait-on être raciste ?
Il ne comprenait pas.

Le métissage, le mélange des
races, voilà l’avenir de l’humanité pensait-il !

Simone et Henri n’étaient-ils pas
un exemple parfait d’assimilation ?

Le long entretien avec René
l’avait passionné. Maintenant il se sentait las.

Avant de s’endormir, il fixa
longtemps ce nouveau compagnon que le hasard avait placé auprès de lui. Froid,
lucide, réaliste, sans illusion, il était ce que Pierre insensiblement devenait
un peu plus chaque jour.

Fils d’un planteur du sud, René
était revenu à Hanoi la veille du coup de force des Nippons, après avoir, avec
succès, rempli sa mission, qui était d’accompagner un pilote américain de
Saigon jusqu’à la frontière chinoise. Fait prisonnier, il attendait, sans
impatience, la fin des évènements, persuadé de la défaite du Japon, condamné,
selon lui, à perdre la guerre dès le premier jour, dès Pearl Harbour.

 

Il méprisait ses compagnons de
captivité, non par orgueil, mais parce qu’il les trouvait insignifiants,
faibles, peureux, veules, bref décevants.

Pierre lui était sympathique. Sa
spontanéité, son caractère aimable, sa dignité dans l’épreuve, son
intelligence, son équilibre, son rire communicatif, son détachement face aux
évènements lui plaisaient.

Ils avaient en commun un fort
appétit de vivre, un optimisme à toute épreuve. Ils avaient le même âge.

A leur arrivée à Hoa Binh, ils
décidèrent de tout partager, c’est-à-dire rien, à l’exception d’une
moustiquaire déchirée, d’une paire de brodequins appartenant à René, qu’ils
mettaient chacun à leur tour, et quelques piastres devenues inutiles que René
avait conservées.

Un short et une serviette autour
du coup représentaient toute leur fortune.

Pour l’heure, ils étaient couchés
sur leur natte pouilleuse, étendus sur le bat-flanc, côte à côte, sous leur
moustiquaire trouée, misérables mais pleins d’espoir.

De nombreux prisonniers moururent
de dysenterie ou de fièvre.

Ils survécurent grâce à leur
constitution robuste et saine, alors que les pronostics les moins pessimistes
des médecins ne donnaient pas plus de six mois de survie aux plus résistants.

Le soir tomba très vite. Dans
cette région des tropiques le crépuscule ne dure pas.

Les ténèbres succèdent au jour
presque sans transition.

C’était leur dernière nuit dans
ce camp de misère où le destin avait décidé de les unir pour faire désormais
route ensemble. Pierre, dans un demi sommeil, écoutait René lui parler une fois
de plus de l’avenir. De leur liberté retrouvée.

– Tu quitteras l’armée. Tu n’y as
plus ta place. Nous achèterons un camion. Il faudra ravitailler Saigon. On fera
fortune. La belle vie nous attend. Tu entends, vieux frère ?

Pierre s’était endormi.

Le retour à Saigon, comme prévu,
se fit le lendemain, en plusieurs étapes, dans des conditions très difficiles,
épuisantes. Quelques dysentériques, entièrement vidés, véritables squelettes
vivants, moururent en cours de route, abandonnés sur le bord du chemin.

Une longue et pénible marche de
plusieurs jours vers Xuan-Mai.

Cette importante base japonaise
servait de point de ralliement pour le regroupement des prisonniers éparpillés
dans les camps de fortune au-delà de Hoa Binh et tout au long de la route
coloniale menant à Hanoi. La citadelle avait été, un mois plus tôt, presque
entièrement évacuée et les prisonniers dispersés dans la nature sur ordre du Haut
commandement nippon, après la chute d’Okinawa.

Le séjour à Xuan-Mai fut marqué
par la famine.

Tout était désorganisé, la soupe
de riz étuvé, le seul plat de résistance servi quotidiennement, n’était plus
distribuée. Il fallait se battre pour récupérer les grains de riz desséchés,
provenant des fonds de marmites récurées de l’ordinaire japonais, jetés dans
les ornières boueuses de la route.

Des villageois, attirés par
l’afflux massif des prisonniers, surent astucieusement tirer profit de la
situation ; ces grains de riz furent vendus en boulettes grillées,
dégoulinantes d’huile rance, à tous ceux qui possédaient encore quelques
piastres.

Pierre eut sa part de boulettes
grâce aux dernières piastres rescapées, redevenues utiles, de René.

 

Deux, trois jours sans manger, ce
n’est pas grave. Mais deux, trois jours sans manger après des semaines de
sous-alimentation vous rendent agressif, féroce.

L’instinct de conservation se
retrouve à l’état pur, primitif.

Fort heureusement, le trajet de
Xuan-Mai à Hanoi se fit en camion.

Pierre, ruisselant de sueur,
allongé sur le ventre, au milieu de ses compagnons d’infortune, étouffant sous
la bâche, se demandait pourquoi les Japonais prenaient autant de précautions
pour les cacher. C’était pour les protéger de l’hostilité de la population
avaient-ils expliqué !

La population était plutôt
amorphe, les évènements allaient trop vite pour elle.

Seuls quelques éléments,
fanatisés et télécommandés, parcouraient la ville en hurlant des slogans
anti-français, avec la complicité bienveillante des vainqueurs de la veille.

Le camion de Pierre s’immobilisa
enfin dans la cour de la caserne Bernez-Cambot.

Un des quartiers de la citadelle.

Le jour se levait sur Hanoi. Un
jour comme un autre.

On était le 22 août 1945.

Le 2 septembre le Japon
capitulait sans conditions.

Il avait fallu deux bombes
atomiques pour le faire plier.

Hiroshima le 6 août : 200.000 victimes
et Nagasaki le 9 août : 74.000 morts.

L’empereur craignant une
troisième bombe, sans doute pour sa capitale, avait finalement demandé à son
armée de déposer les armes, pour sauver son pays de la destruction totale.

L’orgueilleuse caste militaire,
cruelle, inhumaine qui avait entraîné son pays dans la guerre s’était enfin
inclinée, non sans avoir essayé une ultime fois d’empêcher le Mikado
d’intervenir.

Pierre, ses compagnons et des
milliers, des dizaines de milliers de Français en Indochine eurent la vie sauve
grâce à l’effrayante bombe de mort.

Etait-elle nécessaire, pour que
le Japon capitule ?

Certains prétendent encore
aujourd’hui qu’il aurait suffit de larguer une bombe atomique dans la mer au
large des côtes japonaises pour obtenir la capitulation du Japon.

Les effets effrayants de la
bombe, disent-ils, auraient fait réfléchir les chefs militaires nippons. C’est
méconnaître la farouche et aveuglante détermination d’un certain nombre de
hauts responsables à refuser la défaite.

L’opération  »Meeting House »
n’avait pas réussi à faire cesser les combats.

En effet, le 9 mars 1945 au soir
(pure et simple coïncidence), prenant leur vol de Guam, de Timian et de Saïpan,
plus de 300 bombardiers B29 (les superforteresses) emportant chacun 7 tonnes de
bombes, firent route sur Tokyo.

Le 10 mars, de minuit à 3 heures
30, survolant la capitale impériale à 1.500 m d’altitude l’armada américaine
lança 2.000 tonnes de projectiles incendiaires à base de magnésium, de napalm
et de phosphore.

La température devint
insoutenable, le vent attisant l’incendie. Au matin du 10 mars les deux
cinquièmes de la ville furent ravagés – 35 km carrés furent détruits – 250.000
maisons disparurent, le nombre des victimes, jamais connu avec certitude, étant
estimé à environ 200.000.

Il a fallu attendre la deuxième
bombe atomique cinq mois plus tard, pour terminer cette inhumaine et
monstrueuse  Seconde Guerre mondiale.

 

Après la capitulation du Japon,
le vide provoqué par le coup de force du 9 mars 1945 en Indochine était à
combler.

L’amiral Decoux, toujours sous la
garde des Japonais, dès qu’il fut informé de la capitulation nippone, fit
plusieurs tentatives auprès du commandement japonais et du G.P.R.F. pour
reprendre ses fonctions, en attendant l’arrivée du futur Haut commissaire de la
République.

Il en fut empêché.

 

 

Chapitre 3

 

 

 

L’occupation chinoise.

Les Américains et le Vietminh.

Départ du Tonkin.

De retour à Hanoï, Pierre,
débarrassé de sa fièvre et de ses amibes, sans un séjour à l’hôpital, ni prise
en charge par une équipe de psychologues, comme cela se pratique de nos jours,
fut affecté dans l’une des unités reconstituées, tant bien que mal, avec les
rescapés de la tourmente : ceux de la citadelle, les survivants des camps de la
mort de Hoa Binh, et se retrouva prisonnier des Chinois.

Conformément aux accords passés
entre les alliés et le Gouvernement Provisoire de la République Française
(GPRF), l’Indochine fut, après la capitulation japonaise, coupée en deux. La
ligne de démarcation se situait sur le 16ème parallèle.

Ces deux parties correspondaient
aux deux théâtres d’opérations en Asie.

Le Nord sous le commandement du
généralissime Tchang Kai-Chek fut occupé par les Chinois, le Sud sous le
commandement de l’amiral Mountbatten fut occupé par les Britanniques flanqués
de leurs Gurkhas.

Cette curieuse coupure
ressuscitait étrangement la vieille frontière politique qui séparait les Nguyen
du Sud des Trinh du Nord.

Etait-ce voulu ? Ou simplement le
fait du hasard de l’Histoire ?

Au cours de leur longue histoire,
les gens du Nord trop nombreux dans le delta du fleuve Rouge, malgré deux
récoltes de riz par an, envahirent progressivement le Sud.

Au passage, ils détruisirent le
Champa, un royaume hindouisé qui occupait au 15ème siècle une partie du centre
Vietnam actuel, c’est-à-dire les régions qui s’étendent au sud de Hué sur la
côte d’Annam.

Une forte poussée expansionniste
étendra leur influence sur le Laos peu peuplé, le Cambodge et la Cochinchine
qu’ils arrachèrent aux Khmers.

 

 

Au cours de ces siècles,
l’étirement du Nord au Sud entraîna une coupure virtuelle du Vietnam, entre le
Nord (Tonkin plus Nord Annam) dominé par les seigneurs Trinh et le Sud (Centre
et Sud Annam) dirigé par la famille des Nguyen.

Ce clivage mérite d’être retenu.
Il a dominé l’histoire et pèsera sans doute encore longtemps sur les destinées
du Vietnam. Les querelles des Trinh et des Nguyen, sous l’œil débonnaire et
toujours intéressé du Grand Oncle chinois, prirent fin avec l’arrivée des
Français à Saigon en 1859.

En 1945, soit près d’un siècle
plus tard, le général de Gaulle accepta le retour des Chinois comme un moindre
mal. Il est vrai que le gouvernement de Washington n’avait mis aucun
empressement à fournir immédiatement des navires, le tonnage nécessaire au
transport d’un corps expéditionnaire français. Washington avait tout prévu,
tout programmé en cas de victoire, sauf le transport des Français qui n’était
pas considéré comme une priorité absolue. Bien au contraire.

Les intentions américaines,
celles du Président Roosevelt en particulier, à l’égard de l’Indochine
française n’étaient pas spécialement favorables. L’anticolonialisme américain
devait d’ailleurs se manifester ouvertement par la suite.

Le pouvoir de décision lui
échappant, de Gaulle accepta donc le plan mis au point par les alliés.

Les Chinois, forts de leur droit,
qui avaient occupé jadis une grande partie de la péninsule indochinoise pendant
plusieurs siècles, envahirent donc en toute légalité le Nord Laos, le Tonkin et
le Nord de l’Annam.

Ils s’y installèrent avec la ferme
détermination d’y rester une fois pour toutes, comme ils avaient eu l’avantage
de le faire autrefois.

En s’installant au nord du 16ème
parallèle, ils avaient pour mission essentielle de désarmer les Japonais, de
les regrouper à Haiphong en vue de leur rapatriement et d’assurer la sécurité
des Européens.

A Hanoi, les sentinelles
chinoises remplacèrent très vite les sentinelles japonaises à l’entrée de la citadelle.
Dans le camp rien n’avait changé, La vie était toujours la même.

Il y régnait cependant une plus
grande liberté.

Une mission militaire U.S.,
arrivée avec les Chinois, s’était installée en ville.

Le  » Search Detachment  » avait
pour but avoué, comme son nom l’indiquait, de rechercher les corps des pilotes
américains abattus sur le territoire tonkinois pendant les hostilités.

Avec ce détachement, d’autres Américains,
avec des ruses de sioux, avaient réussi à s’infiltrer, et sous prétexte de buts
humanitaires, de distributions de vivres et de médicaments, commencèrent à
faire le travail pour lequel ils étaient réellement venus.

Un travail de sape.

Ils furent même soupçonnés,
Washington fermant les yeux et voulant ignorer ce trafic, d’avoir livré des
armes au Vietminh, le Front de l’Indépendance du Vietnam (Vietnam Doc Lap Dong
Minh) le parti le mieux organisé et qui éliminera, souvent par l’assassinat,
progressivement tous les autres pour prendre seul la tête du mouvement d’indépendance
nationale;

Ho Chi Minh et sa suite étaient
également revenus à Hanoi, dans les fourgons chinois.

La plus grande confusion régnait
au lendemain de la capitulation japonaise. Le vide provoqué par le coup de
force du 9 mars était à combler.

La place à prendre.

L’ancien gouverneur général,
l’amiral Decoux enfermé et isolé dans une plantation du sud à Loc Ninh, tenta
désespérément, mais en vain, de reprendre ses fonctions et de rétablir la
souveraineté française en attendant l’arrivée et la mise en place d’une
nouvelle administration, de nouvelles structures.

Les Japonais lui déclarèrent
n’avoir reçu aucune instruction à son sujet.

Il resta donc enfermé.

Les Anglais, à Singapour, après
la capitulation japonaise se comportèrent plus dignement.

Le général Arthur Percival[24] responsable,
avant les évènements, de la défense de ce grand port stratégique qui capitula
en février 1942, fut immédiatement libéré et remis en place avec toutes les prérogatives
de sa fonction.

C’est lui qui reçut la reddition japonaise.

Il prit dans ses mains le sabre
du général commandant les forces japonaises, qu’il brisa symboliquement en deux
sur son genou replié. Après cette belle mise en scène, il fut renvoyé en
Angleterre pour être mis à la retraite.

L’Angleterre entendait par là que
la chute de Singapour n’avait été qu’un incident sans importance – que
l’affront était lavé.

Le chef de la France libre ne
pardonnait pas à l’ex-gouverneur son loyalisme à l’égard du gouvernement de la
France occupée. Il voulait ignorer l’œuvre accomplie par ce dernier. Il
reconnut cependant que Decoux avait fait du bon travail, mais qu’il avait eu le
tort de ne pas s’adresser à lui[25].

L’amiral fut rappelé en France. A
son arrivée à l’aéroport du Bourget, un envoyé de la Sûreté nationale
l’attendait :

–Vous êtes bien l’amiral Decoux ?
Alors, nom, prénom, date de naissance, nom du père, de la mère, et cetera…

Pour prendre ensuite la direction
du Quai des Orfèvres. Les menottes lui furent, tout de même, épargnées.

L’amiral n’eut pas droit au
traitement accordé au général anglais.

Dommage pour l’Histoire de
France.

Le manque d’information fiable,
l’ignorance des réalités indochinoises, l’élimination brutale et trop rapide
des anciennes équipes, avaient influencé la décision du général de Gaulle,
pourtant un grand homme d’Etat.

Et puis, cet amiral-là, n’est-ce
pas, avait finalement eu le tort de ne pas se rallier à lui !

Il fallait lui régler son compte.

De Gaulle avait aussi ses
ayatollahs.

On dépêcha donc, fin août, des
missi-dominici au Nord et au Sud de l’Indochine, en attendant de la
reconquérir.

Au Sud, Jean Cédile, dont « la
suffisance n’a d’égale que l’insuffisance »[26], après
avoir, non sans peine, obtenu des Japonais l’autorisation de demeurer en
liberté, régla rapidement son compte à l’amiral Decoux.

Il laissa, dans l’attente de
l’arrivée des Anglais, les troupes françaises de l’ancienne armée, l’armée
vaincue, enfermées dans leurs casernements.

Le résultat ne se fit pas
attendre : le sang français coula.

Ce furent d’abord les massacres
de la cité Héraud, deux cents femmes et enfants sauvagement torturés et abattus
puis, par la suite, une série quotidienne d’attentats et d’assassinats.

Jean Sainteny[27],
l’envoyé spécial du G.P.R.F. dans le Nord, fut parachuté à Gia Lam, l’aéroport
d’Hanoï. Plus chanceux que Pierre Messmer parachuté dans la nature en août, qui
fut arrêté par le Vietminh et qui ne put rejoindre la Mission française qu’en
octobre.

Sainteny fut, lui aussi, dans un premier temps
arrêté, mais par les Japonais, puis logé sous surveillance dans les bâtiments
du gouvernement général.

Auparavant, le 16 août, l’amiral
Thierry d’Argenlieu avait été nommé Haut commissaire. Dès le 18 août, soit quarante-huit
heures après la fin des hostilités avec le Japon, les premières manifestations
débutèrent à Hanoi.

 

Les difficultés commencèrent,
multipliées par les manœuvres affairistes et louches du général Lou Han, grand
seigneur de guerre, et les complaisances de la mission américaine placée sous
les ordres du général Nordlinger et de son adjoint le major Patty, agent
important de la C.I.A.

Chaque camp cherchait à prendre
l’avantage, à faire prévaloir ses intérêts, sa politique. Les pions étaient en
place.

La partie pouvait commencer.

L’enjeu d’importance : l’avenir
de l’Indochine.

 

De nombreux éléments, à Hanoï notamment,
avaient été négligés, oubliés, laissés intentionnellement de côté. Les anciens
prisonniers qui ne demandaient qu’à servir, toujours parqués à l’intérieur de
la citadelle, restaient inutilisés sous la garde  » amicale  » mais ambiguë des
Chinois.

Leur captivité avait changé de
visage. Ce n’était pas encore la liberté, mais le cauchemar avait pris fin.

 

Des avions américains, si
menaçants la veille, survolaient pacifiquement, en rase-mottes, en
d’acrobatiques figures la citadelle et la ville d’Hanoï, comme pour une fête
aérienne.

Les familles, les femmes et les
enfants réunis, apportaient aux prisonniers et aux survivants de Hoa Binh des
provisions, des sucreries, du chocolat, de la confiture et des gâteaux secs,
symboles d’une douceur de vivre. Les retrouvailles se faisaient, avec l’espoir
revenu, dans la joie et la bonne humeur.

On s’embrassait. On se
congratulait. On n’avait plus peur.

On respirait enfin. Les Japonais
n’étaient plus les plus forts. Tout allait s’arranger, redevenir comme avant. Du
moins le pensait-on. Mais chacun se trompait lourdement.

Ayant été enfin autorisé à
quitter la Chine, de retour à Hanoï, le général Alessandri instaura un
Etat-major Particulier de l’Infanterie Coloniale, sous le sigle E.M.P.I.C.

Pierre Malroy, grâce à sa
parfaite connaissance de l’anglais, fut mis à la disposition du Bureau de
Liaison franco-américano-anglo-sino-vietnamien.

 

Une antenne britannique était
montée de Saigon pour prendre contact avec les nouveaux occupants du Nord.

Pierre se retrouva en possession
d’une carte d’identité rédigée en quatre langues.

Cette carte, sorte de
laissez-passer officiel, lui permettait de sortir de la citadelle et de
circuler librement en ville.

Il en profita pour s’installer de
nouveau chez le père de son ancien ami qui fut tout heureux de l’accueillir par
ces temps incertains et inquiétants.

Habillé de neuf, une élégante
tenue américaine au tissu soyeux sur le dos, sans signe de grade apparent, de
belles chaussures souples aux pieds, bien nourri, il se sentait un autre homme.

Il passait ses journées avec le
capitaine Jack Berry, responsable du  »Search Detachment ».

Il s’acquittait
consciencieusement de son rôle d’interprète.

En réalité, il avait été chargé
de rapporter au chef du Bureau de Liaison tous les faits et gestes des
Américains et de ne pas les quitter d’une semelle.

Jack était un joyeux drille. Il
bénissait la guerre qui avait transformé sa vie.

D’un chauffeur de locomotive de
son Oregon natal, elle avait fait de lui un officier de la plus puissante armée
du monde. Il en était très fier. Il jouissait sans complexe de sa nouvelle et
brillante situation. Conscient que cela prendrait fin un jour, il la vivait
intensément.

Tout était prétexte à satisfaire
ses fantaisies. Il s’amusait. Ce qui ne l’empêchait pas de s’acquitter
scrupuleusement de ses fonctions. Pierre accompagnait Jack et son équipe dans
tous ses déplacements. C’est ainsi qu’il se rendit un jour, avec ses nouveaux
compagnons, à Haiphong.

 

Le capitaine Berry voulait
interroger le général japonais qui commandait en chef au Tonkin. Ce général,
avec son état-major, se reposait à Doson, autrefois petit port de pêche à
l’embouchure du fleuve Rouge, non loin du grand port tonkinois, transformé par
les Français en station balnéaire très fréquentée avant les dramatiques
évènements du 9 mars.

Les Japonais, confortablement
installés dans les élégantes et luxueuses villas du bord de mer, attendaient,
en coulant des jours paisibles, sans remords et bien patiemment, leur
rapatriement.

Les bateaux américains tardaient
à venir.

L’arrivée de Jack, de ses
compagnons et de Pierre, troubla pendant quelques jours leur tranquillité,
dérangea leurs agréables habitudes.

– Amenez-moi tous ces lascars,
commanda Jack, en s’installant, entouré de ses lieutenants et de Pierre, devant
une table garnie d’énormes sandwiches et de bonnes bouteilles de bière bien
fraîche.

Le tout petit général au crâne
rasé de frais, le col bien boutonné et en chaussons, se présenta avec quelques
officiers tirés à quatre épingles. Après les courbettes d’usage, ils se
figèrent tous à la demande de Jack dans un garde-à-vous rigide et impeccable.

– Pierre, dis-leur que nous
voulons savoir ce qu’ils ont fait des six pilotes américains que nous n’avons
pas encore retrouvés.

 

Un jeune commandant japonais qui
parlait couramment le français, fort heureusement, ancien de Saint-Cyr lui
aussi, servit d’interprète et traduisit la demande transmise par Pierre.

Japonais jusqu’au bout des
ongles, il faisait semblant de ne pas comprendre et poussait l’insolence
jusqu’à se faire répéter plusieurs fois la question en prenant un air
faussement benêt.

Les réponses étaient toujours
fuyantes, évasives, le général à son tour ne comprenait pas, soi-disant, les
questions. Il fallait, sans cesse, les répéter. Les Japonais ne savaient rien.

 

Sans doute les pilotes
s’étaient-ils écrasés accidentellement dans la jungle. Il fallait être bête
pour ne pas avoir pensé à cette hypothèse. Les Japonais ne le disaient pas,
mais le laissaient hypocritement entendre.

Les interrogatoires durèrent des
heures.

Il y eut plusieurs séances.

Berry se plaisait à Doson et
semblait vouloir prolonger indéfiniment son séjour, à tel point que Pierre se
demanda si les Américains étaient vraiment venus pour interroger sérieusement
les Japonais ou si ce déplacement ne cachait pas autre chose, quelques petits
trafics, non avouables, à traiter.

 

Attentif à toutes les
conversations, l’oreille aux aguets, il ne découvrit cependant rien de suspect.
Logé dans une villa vidée de ses Japonais, au bord d’une petite plage, il fit
la connaissance, au cours de sa dernière journée de repos, d’une charmante
personne allongée sur le sable qui prenait son bain de soleil.

Mais il n’eut pas le loisir,
comme il l’avait souhaité, de faire la conquête de cette jeune et belle
inconnue, faute de temps, le retour à Hanoï étant prévu le lendemain.

 

 

 

Le dernier jour passé avec les Japonais
fut très divertissant.

Après quatre heures d’un dialogue
de sourds, le petit général, toujours au garde-à-vous, n’y tenant plus, eut une
faiblesse et demanda un verre d’eau.

Il faisait très chaud. Jack,
magnanime, après avoir malicieusement laissé tomber dans le verre plusieurs
petits comprimés effervescents destinés, selon lui, à redonner des forces,
invita le Japonais à le vider.

Le petit bonhomme, sans
hésitation, les traits impassibles, avala le tout sans broncher.

A la fin de la séance, Jack fit
signe de la main, comme on chasse une mouche, aux Japonais de débarrasser les
lieux.

Il les avait assez vus.

Le général, cloué sur place, les
fesses serrées, raidi, droit comme un piquet, ankylosé, ne pouvait plus bouger.

Ses officiers l’emportèrent en le
soulevant de terre par ses poings fermés, les bras collés le long du corps.

Jack, toujours aussi facétieux,
pour s’amuser, avait administré une forte dose de pilules laxatives au glorieux
guerrier pour mettre ses intestins en déroute.

Pierre à son tour, jugea bon de
lancer sur un ton railleur, parce qu’il avait envie d’être désagréable avec
l’officier interprète alors que ce dernier quittait les lieux, blanc de rage et
de honte, en soutenant son chef, ce quolibet qui se voulait méprisant :

– La prochaine fois, pour éviter
de perdre la face, il faudra tous nous supprimer. Vous avez eu tort de nous
laisser en vie.

Le regard meurtrier que lui lança
le Japonais ne laissait aucun doute sur ce qu’il pensait.

Cette petite torture infligée au
ventre du général et la raillerie de Pierre étaient loin d’égaler les années de
barbarie nipponne et n’avaient satisfait personne, même si elles avaient pu
faire rire un court instant.

Une chose était certaine, à Doson,
cet épisode cocasse marquait pour le petit général la fin d’un rêve impérial.

Le grand empire du Soleil Levant
au-delà des mers ne se ferait pas. Un simple capitaine américain assisté d’un
jeune lieutenant français s’étaient moqués de lui et l’avaient humilié. Il ne
lui restait plus qu’à se faire hara-kiri.

Les randonnées à travers le delta
étaient somme toute assez rares. La majeure partie du temps se passait à Hanoi,
dans la belle et spacieuse villa qui avait été réquisitionnée pour y installer
les bureaux et le logement des membres du  »Search Detachment ».

Jack était un maître de maison
digne de la grande tradition des Grands-Ducs.

Il n’en avait pas le style, ni la
classe mais les surpassait en magnificence.

L’oncle Sam était très généreux.
Il tenait table ouverte tous les jours. La chère était abondante, riche et
variée, souvent excellente. Il est vrai qu’après six mois de misère, tout
paraissait merveilleux. Les bouteilles se vidaient par cartons entiers.

Jack était un grand buveur. Il
découvrit avec joie le Pernod qu’il se mit à boire de bon matin pour se rincer
les dents comme il aimait à le dire en riant. Il tenait bien l’alcool et
enterrait habituellement tous ses convives.

Pierre, après quelques semaines
tourbillonnantes vécues hors du temps avec ses Américains, retrouva
progressivement son équilibre. Cette vie agitée, désordonnée ne lui convenait
pas. Ne lui convenait plus. C’était une vie épuisante.

 

Les lendemains d’ivresse étaient
pénibles. Sa santé à peine retrouvée s’en ressentait. L’alcool était une drogue
pernicieuse. Il devait se reprendre et penser sérieusement à son avenir.

Après plus de six mois de vie
monacale, de réclusion forcée, cette agitation lui avait tourné la tête. Il s’y
était jeté à corps perdu, pour se détendre, se défouler.

A sa première sortie de la citadelle,
il avait cherché à retrouver Simone. Elle avait disparu. Geneviève et Madame
Bellemont étaient introuvables. Ses amis étaient dispersés.

Il ne reconnaissait plus Hanoi.

Le cercle sportif était fermé.
Les endroits fréquentés n’étaient plus les mêmes.

La Pagode, où l’on ne
servait plus qu’un mauvais café, était envahie par les Chinois.

Ces Chinois étaient partout.

La grande majorité des soldats
étaient très jeunes, ils découvraient, avec des rires d’enfants, les avantages
et les bienfaits matériels de la civilisation occidentale.

Ils apprenaient à monter à
bicyclette, s’amusaient comme des gamins à appuyer sur les boutons de sonnette
et s’esclaffaient en voyant venir quelqu’un leur ouvrir la porte.

L’électricité, l’eau courante,
les voitures, les belles maisons, tout était nouveau pour eux et un sujet
d’émerveillement.

Tout semblait être en place comme
auparavant, mais tout était différent. Pierre avait la sensation qu’un rideau
opaque avait été tiré sur sa vie passée.

Il avait perdu de vue René, son
frère de captivité. Rapatrié auprès de sa famille, quelques jours après son
retour de Hoa Binh, comme beaucoup d’autres sudistes, sur Saigon.

Pierre se demandait comment il
pourrait bien faire pour le rejoindre un jour.

Ils avaient fait des projets
ensemble sur leur bat-flanc de misère.

Il fallait les mettre à
exécution. Il fallait quitter l’armée, quitter Hanoï, se rendre à Saigon qu’il
ne connaissait pas encore, pour y mener une nouvelle vie et non pas rester sur
place à errer comme un fantôme dans une ville en ébullition, devenue étrangère
pour lui, une ville remplie de Chinois pillards, d’Américains sans doute
sympathiques mais très superficiels et trop intéressés.

Il fallait faire quelque chose !
Mais quoi ?

Les évènements étaient plus forts
que lui, alors il fallait bien vivre au jour le jour et faire la besogne qui
lui avait été assignée, en attendant, tout ayant une fin, les changements qui
s’annonçaient. La pâte était en fusion, il en sortirait bien quelque chose.

La situation présente ne pouvait
être que provisoire. Oui, on vivait bien sur un volcan.

Il finirait bien par exploser !

Les manifestations
anti-françaises se multipliaient en ville. Le coup porté à l’autorité coloniale
par les Japonais était plus mortel qu’on aurait pu le supposer. Au lieu de
soigner la blessure, le gouvernement de la France avec de mauvais remèdes
l’envenimait.

Le Vietminh, dès le mois d’août,
avait obligé Bao Dai, l’empereur d’Annam, à abdiquer, pour proclamer et établir
une république démocratique et indépendante.

Des conseils du peuple furent
installés aussitôt dans tous les villages du Nord.

Bao Dai, lui-même, devint le
conseiller suprême du nouveau gouvernement révolutionnaire sous le nom de
Monsieur Vinh-Thuy, pour peu de temps, il est vrai, avant de se retirer à Hong
Kong.

Le quadrillage du pays
s’organisait au profit des communistes. Les autres partis nationalistes étaient
impuissants à s’opposer. Le VNQDD[28],
soutenu par les Chinois, disparut aussi vite qu’il était né, éliminé par un
Vietminh intraitable et conquérant.

Pierre vivait ces évènements en
spectateur cherchant à les comprendre.

Comme beaucoup, il ne saisissait
pas toujours très bien ce qui se passait. Etant dans la fournaise, il manquait
de recul pour analyser la situation. Ses fonctions auprès des Américains
étaient très subalternes.

Mais en revanche, elles lui
procuraient de nombreux avantages. Il ne manquait de rien. Il circulait en
ville librement de jour comme de nuit grâce à son laissez-passer, alors que
l’insécurité était permanente malgré le couvre-feu.

Les Français s’enfermaient chez
eux. Se barricadaient. Vivaient dans la peur continuelle d’être empoisonnés,
massacrés, et attendaient avec angoisse et incertitude leur rapatriement en
métropole.

Les soirées chez Berry étaient de
plus en plus fréquentées. C’était le seul endroit où l’on pouvait s’amuser. Ces
soirées se terminaient toujours à l’aube. Chaque soir de nouvelles têtes se
présentaient. Les femmes étaient de plus en plus nombreuses. Des aventures se
nouaient et se dénouaient souvent sans lendemain. Pierre, en service commandé,
ne pouvait pas y échapper.

 

Il s’y ennuyait souvent, évitait
de s’enivrer mais n’y arrivait pas toujours. Un soir, après son septième ou
huitième verre de whisky, alors qu’il était assis dans un confortable fauteuil
du hall d’entrée, son poste d’observation préféré, et écoutait d’une oreille
distraite un jeune lieutenant originaire du Texas lui raconter sa vie en lui
montrant des photos de sa fiancée, sa vue se brouilla, son cœur se mit à battre
violemment, si fort qu’il faillit en lâcher son verre.

Simone était apparue dans
l’encadrement de la porte.

Resplendissante dans une robe
chinoise bleue à grandes fleurs blanches moulant son incomparable corps, souple
et ondoyant. Toujours aussi belle et provocante.

D’un bond il se leva, le sang à
la tête, dégrisé.

– Simone…

– Pierre…

Deux cris étranglés, échappés de
leur gorge, mais arrêtés nets par l’arrivée d’un grand gaillard en uniforme qui
s’enquit, l’œil interrogatif, dans un français hésitant :

– Simone, un ami de toi ? One of
your friends ?

L’effet de surprise passé, Simone
fit les présentations.

– Pierre, un ancien camarade.
Mike Kent, mon fiancé.

Pierre s’attendait à tout depuis
le 9 mars, il savait que la face des choses pouvait changer en un rien de
temps, il s’attendait à tout, sauf à cela. Mike Kent mon fiancé !

Il avait bien entendu. Il n’était
plus ivre. Simone attendait, légèrement inquiète, sa réaction. Le grand
gaillard était tout sourire. Une vraie réclame de dentifrice.

Surmontant son trouble, se
ressaisissant, il leva son verre et sur un ton qui se voulait joyeux, il cria
presque :

– Mike, je vous offre un verre.
Il faut célébrer vos fiançailles, et puis vous me raconterez votre vie.

Les Américains adorent raconter
leur vie. Montrer leurs photos de famille. Tous trois se mirent à rire et se
dirigèrent vers le bar où Jack, installé à sa place préférée, les reçut avec la
plus grande cordialité.

Les doses de Bourbon, sa
bouteille préférée qu’il sortit exceptionnellement à la demande de Pierre pour
cette situation singulière, furent particulièrement corsées.

– Pas plus haut que les bords ! éructa-t-il
en frappant Pierre dans le dos.

– That guy can drink, dit-il en
versant à boire à Mike.

Jack avait immédiatement compris
de quoi il retournait, Pierre lui ayant souvent parlé de Simone. Pour lui
marquer sa sympathie, il entraîna Mike au salon pour lui faire les honneurs de
la maison et le présenter à tous les invités.

Simone, après quelques gorgées de
bourbon avalées tout doucement du bout des lèvres, lui demanda avec son air le
plus désarmant ce qu’il faisait là.

– Je t’attendais…Je te cherche
depuis des mois, souffla Pierre. J’ai survécu uniquement pour te retrouver, te
revoir.

Il exagérait, mais au point où il
en était, il était prêt à tout inventer pour la reconquérir. Il ajouta :

– Tu as vraiment l’intention de
te marier avec ce cow-boy ?

– Ecoute Pierre, cela fait des
mois que je vis avec Mike.

Il a été très bon, très gentil. J’ai vécu des
heures affreuses après le 9 mars. Mon père a été massacré et ma mère, violée
par les Japonais, est morte. J’ai réussi à m’échapper, à me sauver pour me
réfugier à la campagne chez ma grand-mère aux environs de Phu Ly.

– Viens, ne restons pas là, coupa
Pierre.

Il l’entraîna dans le bureau de
Jack.

Il voulait être seul avec elle.

– Encore une fois, as-tu l’intention
de te marier avec ce garçon ? gronda-t-il, alors qu’il commençait à
s’échauffer.

– Mike et moi partons pour Los Angeles
la semaine prochaine. Pense à moi, sois gentil.

Simone se rapprocha de Pierre et
moulant son corps contre le sien, elle l’enlaça et lui tendit ses lèvres.
Pierre la serra furieusement contre lui pour prendre ses lèvres offertes comme
un noyé qui se raccroche à une branche. Il lui dévora le visage. Mordant sa
bouche. La pressant, l’étouffant. Simone se dégagea doucement.

– Pierre, arrête…je commets
sans doute une erreur, mais Mike est si bon, si généreux avec moi. Il m’aime,
il est fou de moi.

Pierre n’écoutait plus. Il reprit
Simone dans ses bras.

– Viens, partons, allons chez moi,
j’ai une chambre en ville.

– Mais non… je t’aime toujours,
mais c’est impossible.

Elle était aussi troublée que
lui. Les souvenirs revenaient, les submergeaient.

Elle se coula dans ses bras pour
une nouvelle étreinte.

Soudainement, elle se débattit,
luttant farouchement de toutes ses forces pour se dégager.

Pierre interdit, desserra sa
pression.

Simone, apparemment hors d’elle,
le gifla violemment.

– Lâche-moi, espèce de brute !

Mike venait d’entrer dans le
bureau. Pierre qui tournait le dos à la porte ne l’avait pas vu arriver. Il
comprit aussitôt le réflexe, le comportement de Simone.

En pleurant, elle se précipita
dans les bras de son géant pour s’y blottir et implorer sa protection.

Mike, les yeux lançant des
éclairs, pâle de colère contenue, l’écarta doucement, puis s’avançant vers
Pierre, prenant tout son temps, lui décocha un direct du gauche en hurlant :


You, son of a bitch…bloody frenchy !

Puis prenant Simone par les
épaules ils quittèrent lentement la pièce sans dire un mot.

Simone, avec un misérable petit
sourire, les yeux mouillés de larmes, implorant silencieusement son pardon,
regarda tristement Pierre pour la dernière fois.

Pierre, groggy, se releva, un
sourire amer au coin de la bouche, son mouchoir à la main pour essuyer le sang
qui coulait de sa lèvre tuméfiée.

 » Pense à moi…Sois gentil !
 »

Il serait gentil, puisqu’elle le
voulait ainsi.

 

Le séjour en Indochine de Jack
Berry touchait à sa fin.

La présence de son unité n’était
plus nécessaire, ne se justifiait plus.

Les  »Liberty ships » américains
étaient enfin arrivés à Haiphong et le rapatriement des Japonais terminé. Les
difficiles négociations entre la France et le Vietminh se poursuivaient.

Les Chinois ne bougeaient
toujours pas. Ils avaient pourtant reçu l’ordre, leur mission terminée, de se
préparer à retraverser la frontière.

Jouisseur incorrigible, Jack
voulut satisfaire, avant de retourner dans son pays, une de ses dernières
envies.

Il voulait fumer de l’opium. Une
expérience qu’il désirait faire à tout prix. L’occasion était trop belle. La
tentation trop forte. Il ne reviendrait sans doute jamais plus, pensait-il,
dans ce foutu pays, comme il l’appelait à présent à la veille de son départ.

Une fumerie, dans son esprit,
devait être un lieu de débauche, où l’on devait trouver des créatures de rêve
prêtes à satisfaire toutes vos fantaisies et le meilleur alcool du monde.

– Pierre, toi qui es un enfant de
ce sacré foutu pays, tu dois savoir où trouver une fumerie.

La question lancée à la fin d’une
soirée particulièrement arrosée, prit Pierre de court.

Il ne s’attendait pas à ce que
Jack lui demandât un tel service.

Pierre, ses bonnes résolutions
envolées, désenchanté à la suite de sa rencontre avec Simone et qui en était à
un énième dernier verre, promit pour avoir la paix, Jack étant très insistant,
tout ce qu’on voulait.

N’ayant jamais mis les pieds dans
une fumerie, il s’était néanmoins engagé à conduire, le lendemain même, Jack et
ses deux lieutenants du  »Search Detachment » dans l’endroit désiré, pour ne
pas décevoir, son prestige étant en jeu, pensait-il.

Il prit donc contact avec une
vieille connaissance, opiomane invétéré, ami intime de son ancien logeur
misanthrope.

La fumerie indiquée se trouvait
dans l’avenue du Grand Bouddha non loin de la voie ferrée, un endroit retiré et
discret.

L’arrivée bruyante de l’équipe
Berry, en jeep, le lendemain soir, après l’heure du couvre-feu devant la porte
close, sema la panique dans l’établissement.

Pierre dut parlementer longtemps
avec la mère Loulou, une  eurasienne
couverte de bracelets et de bijoux, totalement affolée.

Pour la rassurer, il lui promit
une montagne de dollars.

Elle consentit enfin à ouvrir sa
porte lorsqu’elle fut entièrement convaincue qu’il s’agissait bien, non de Français,
mais de militaires américains aux poches bien garnies.

Les filles en tenue légère qui se
présentèrent, pépiant comme des moineaux en fête pour offrir leurs services,
furent écartées sans façon.

Le groupe, Jack en tête, fut
invité à se diriger vers les salles richement décorées, réservées aux fumeurs.

La pénombre, le silence, le
serviteur tout de noir habillé, au visage impassible, sans expression, assis
sur ses talons, déjà installé pour préparer en professionnel la première pipe,
les tentures brodées d’or et d’argent, les bat-flanc recouverts de beaux tapis
de soie, garnis de magnifiques coussins multicolores, invitaient à se taire et
à se recueillir.

Les fêtards impressionnés,
intimidés, se déchaussèrent et s’allongèrent en silence, sans un mot, émus et
vaguement effrayés.

Déjà la première boulette
d’opium, placée d’une main experte et habile à l’extrémité d’une aiguille, se
gonflait, se boursouflait, se dorait, grésillait au-dessus de la flamme d’une
lampe à huile, en répandant une odeur pénétrante.

Jack eut droit à la première
pipe. Il aspira la précieuse fumée d’un trait, d’une seule et longue
inspiration, comme cela lui avait été indiqué. Il réussit même à avaler toute
la fumée comme un habitué, un fumeur expérimenté.

Quel coffre ! Il n’en revenait
pas lui-même. L’acte n’ayant duré que quelques secondes, décontenancé, déçu,
insatisfait, il alluma une cigarette, tandis qu’une ombre lui présentait un
minuscule bol de thé.

A tour de rôle, ils fumèrent tous
entrecoupant les pipes de thé et de cigarettes.

Dans une ambiance feutrée, calme,
personne ne cherchait à élever la voix pour imposer son opinion, son point de
vue, pour avoir raison.

Les conversations se prolongèrent
fort tard dans la nuit, agrémentées pour quelques-uns d’un bref passage chez
les filles.

Pierre, prudent et déjà averti,
fuma très peu, cinq à six pipes seulement qui eurent pour effet de guérir un
rhume de cerveau qu’il traînait depuis une semaine.

Jack en fuma plus d’une vingtaine
qu’il aspirait goulûment, répétant à chaque fois, mais de plus en plus
faiblement qu’il ne ressentait rien.

Le lendemain fut atroce pour lui.
Blanc comme un spectre, parcouru de frissons, couvert de sueurs froides, les
mains moites, il vomit toute la journée, à se retourner les tripes.

– Je suis content, je suis très
content, mais for heaven sake, plus jamais ça, never again ! répétait-il en
hoquetant sans cesse.

Quelques jours plus tard, il
quitta Hanoï avec toute son équipe, non sans avoir donné pour la dernière fois
une soirée inoubliable, au cours de laquelle il prit la plus grande cuite de sa
vie.

Son adieu au Tonkin.

Pierre le regretta. Il avait
passé, somme toute, de bons moments avec lui.

Un bon compagnon, chaleureux,
humain, tolérant, dépourvu de méchanceté.

Allait-il redevenir chauffeur de
locomotive, la guerre finie ?

 

Depuis un certain temps le bruit
courait en ville que les troupes françaises arriveraient prochainement à Hanoï.

Elles avaient déjà débarqué début
octobre à Saigon et assuré progressivement au cours des mois suivants la relève
des troupes britanniques, réoccupant la Cochinchine, poussant une pointe
jusqu’à Ban Me Thuot et la frontière cambodgienne, consolidant leur situation
en direction du Laos.

Un accord avec la Chine avait été
signé à Tchong-King fin février.

Ho Chi Minh, élu depuis le 2 mars
Président de la République Démocratique du Vietnam, avait signé avec Sainteny
le modus vivendi du 6 mars.

On se réjouissait que tous ces
accords permettent le retour des forces françaises au nord du 16ème parallèle.

Le retour de l’armée française à
Hanoï, le 18 mars 1946, un an à une semaine près du coup de force japonais, fut
triomphal.

Un véritable délire.

Les chars de la 2ème D.B. du
général Leclerc, couverts de fleurs et de grappes humaines, remontèrent
lentement la rue Paul Bert. Toute la population française était là.
L’enthousiasme, la fièvre, la frénésie, le déchaînement de la foule,
surpassèrent, selon les témoins, l’accueil réservé par les parisiens ou les
strasbourgeois deux ans plus tôt à ces mêmes unités.

Les femmes se jetaient au cou des
héros du jour, les couvrant de baisers, prêtes à s’offrir à ces merveilleux
libérateurs, si admirables, si virils dans leurs beaux uniformes.

Les Chinois pliaient bagages.

Ils cédaient le terrain, à
contrecœur.

La mauvaise humeur du général Lu
Han s’était auparavant exprimée à Haiphong où les troupes françaises furent
accueillies à coups de canon.

Cette canonnade meurtrière fut
mise sur le compte d’un grave malentendu.

Lu Han n’avait pas été prévenu.
Son consentement n’avait sûrement pas été monnayé.

Les Chinois sont très doués pour
expliquer les raisons d’un malentendu.

Contraints et forcés, ils
abandonnèrent pourtant le territoire si facilement conquis.

Ils emportèrent dans leurs
bagages tout ce qui était transportable. Les portes, les fenêtres, les
équipements sanitaires, électriques. Les camions, les chariots de fortune
étaient pleins à craquer, chargés de malles et d’objets de toute sorte.

Un nettoyage en règle. Un travail
de fourmi. Seuls les murs des maisons restaient en place. Derniers vestiges
d’une civilisation disparue.

La belle et exemplaire division
d’honneur du général Lu Han, équipée à l’américaine, se métamorphosa en horde
Gengis-khanesque au fur et à mesure qu’elle prenait la direction de la
frontière chinoise, en remontant la RC1, via Bac Ninh, Dong Mau et Lang Son.

Frontière qu’elle refusa de
franchir. Une autre division chinoise l’attendait de pied ferme pour partager
le butin.

Le général Lu Han et ses hommes,
pas partageux, rebroussèrent donc chemin en direction d’Hanoï.

 

Les menaces du général Leclerc,
qui ne reposaient que sur un bluff énorme car il n’avait pas les moyens de
s’opposer au déferlement de cette horde, obligèrent tout de même Lu Han à
s’arrêter à hauteur de Dong Trieu entre Hanoï et Haiphong.

Son unité, avec armes et bagages,
fut finalement dirigée sur Haiphong et embarquée sur des navires américains
pour être acheminée vers Dairen en Mandchourie, où le glorieux mandarin rallia
immédiatement les victorieuses forces communistes de Mao Tsé-toung.

Son aventure tonkinoise était
terminée. Sa carrière de chef communiste commençait.

Les Chinois partis, les Français
soulagés, protégés par leur armée commencèrent à s’organiser, à préparer le
rapatriement des familles.

Coupés de la France depuis plus
de sept ans pour la plupart, ils avaient hâte de rentrer, ne serait-ce que pour
se refaire une santé. Pour beaucoup d’entre eux la relève s’imposait. D’autres
envisageaient de revenir.

Dans l’armée, un fossé très vite
se creusa entre les anciens et les nouveaux.

Les nouveaux, resplendissants de
santé, arboraient des uniformes étincelants.

Les anciens, maigres et
pitoyables, étaient pour la plupart habillés de frusques japonaises.

Non seulement l’apparence mais
les mentalités, souvent opposées, les différenciaient, les séparaient. Pour les
nouveaux reçus en triomphateurs, les anciens avaient perdu la guerre, ils
n’avaient pas su se faire aimer de la population locale.

Un jour, un jeune lieutenant,
fraîchement débarqué, apostropha durement Pierre :

– Vous avez du en faire beaucoup
pour qu’ils vous détestent à ce point-là !

Les manifestations
anti-françaises en étaient, pour lui, la preuve.

Ces anciens avaient bien sûr
collaboré avec les Japonais ; il était temps de les rapatrier. On allait leur
montrer comment il fallait s’y prendre pour faire aimer et respecter la France.

On n’avait pas besoin de ces
minables, malades et vérolés. Les nouveaux allaient sauver l’Indochine.

Pierre, outré par ces propos
abusifs se retint pour ne pas lui envoyer son poing dans la figure. L’altercation
se prolongeant il fallut finalement les séparer avant qu’ils n’en viennent à se
battre.

L’épuration commença. Epurer des
gens qui n’avaient pas collaboré avec les Japonais ne fut pas une mince
affaire.

Pierre, écœuré, demanda à
bénéficier des mesures de dégagement proposées aux officiers de l’ancienne
armée.

Retrouver René n’avait pas été
non plus étranger à sa décision.

De jeunes officiers de réserve,
recrutés localement, formés à Tong pendant l’occupation japonaise et promus
aspirants ou sous-lieutenants, s’étant vu refuser l’accès à une annexe de
Coëtquidan, installée à Dalat, sous prétexte que l’Ecole était uniquement
réservée aux sous-officiers, aspirants et officiers de réserve du corps expéditionnaire,
suivirent son exemple et demandèrent également à quitter l’armée.

En août 46, ils furent nombreux à
être embarqués sur un navire de guerre à destination de Saigon pour y être
démobilisés.

Unique moyen à l’époque,
d’assurer dans les meilleures conditions de sécurité le rapatriement des
Français du Tonkin vers le Sud.

 

Le croiseur, le  » Duquesne  »,
sur lequel Pierre embarqua, pour des raisons inconnues remonta le golfe vers le
Nord en direction du port charbonnier de Hon Gay, où il séjourna plusieurs
jours.

Pierre découvrit avec ravissement
la baie d’Along, cette merveille du monde.

Ébloui, fasciné par ses
innombrables rochers impressionnants, percés de grottes mystérieuses, bordés
pour la plupart de minuscules plages au sable très fin, émergeant d’une mer
couleur d’émeraude sous un ciel d’un bleu lumineux, il passait des heures
entières à se baigner dans cette mer si chaude, à bronzer sur la petite plage
de l’île de Vat Chay, toute proche.

Ce séjour paradisiaque fut hélas
de trop courte durée.

Le navire regagna Haiphong.

En quittant l’embouchure du
fleuve Rouge, au large de Doson, en voyant les côtes s’éloigner, les bras
croisés appuyés sur le bastingage, Pierre eut le cœur serré.

Il était triste. C’étaient ses
dernières années de jeunesse qu’il laissait derrière lui.

Cinq ans passés sur cette terre
du Tonkin, si accueillante, où il avait été heureux, où il avait aimé, où il
avait souffert, où il ne reviendrait sans doute jamais, mais qu’il ne pourrait
jamais oublier.

Elle avait été pour lui, avec
beaucoup d’autres, comme sa seconde patrie.

Le navire, tous feux allumés,
silencieusement dans la nuit sans étoile, glissant sur les flots, l’entraînait
vers un autre destin.

Un destin d’homme.

 

Chapitre 4

Le ravitaillement de Saïgon.

La guerre avec le Vietcong.

Fin du régime Ngo Dinh Diem

Arrivée massive des troupes
américaines.

Pierre Malroy et Odile.

Le dodge au nez écrasé roulait à
vive allure sur la route latéritée pour éviter les vibrations causées par la
tôle ondulée.

Pierre Malroy, assis à côté du
conducteur, de grosses lunettes noires sur le nez pour se préserver de la
poussière ocre et chaude et de la meurtrière réverbération qui l’aveuglait au
travers du pare-brise, donna un coup d’œil à sa montre.

Dans un petit quart d’heure ils
quitteraient la zone réputée dangereuse. Saigon était loin, Ban Me Thuot tout
proche.

A chaque voyage, c’était la même
chose. Une course folle contre la mort vous guettant à chaque tournant. Le
Vietminh était présent partout et nulle part.

Ses embuscades redoutées. Plus
d’un camion, d’un convoi avaient déjà été décimés sur cette route sanglante.

Maurice, le conducteur, torse nu,
les mains crispées serrant fortement le volant, faisant corps avec le véhicule,
évitant adroitement les moindres obstacles qu’il connaissait par cœur jusque
dans ses moindres creux, ses moindres bosses, regardait fixement au loin devant
lui.

Il semblait vouloir avaler les
kilomètres, pressé d’arriver vivant à bon port, pour s’offrir une bonne bière
bien glacée.

Ancien sous-officier de la coloniale,
il avait décidé, n’ayant plus aucun lien familial avec la métropole, de refaire
sa vie en Indochine. Il avait accepté de s’associer avec René Perrin, son
ancien chef de section, le compagnon de captivité de Pierre.

Maurice était un homme solide,
courageux, sûr et d’un grand dévouement.

– Allume-moi une cigarette
Pierre, s’il te plait, demanda-t-il en donnant un grand coup de volant sans
détourner la tête.

La première bouffée, avidement
avalée, le calma et il se sentit moins nerveux, ce qui rassura Pierre qui
craignait, malgré sa confiance, de se retrouver les quatre roues en l’air après
chaque virage pris à grande vitesse.

Les deux hommes étaient trempés
de sueur, couverts de poussière. Ils avaient quitté Saigon à quatre heures du
matin, il faisait presque froid. Maintenant, la chaleur était accablante et
humide.

Pierre de son regard filtrant,
scrutait intensément les deux côtés de la route, prêt à donner le signal de
sauter, d’abandonner le véhicule et de balancer les grenades posées devant eux
?

Lac Thieu dépassé, il poussa un
soupir de soulagement et alluma à son tour une Mitag. La fumée acre et
amère lui brûla la gorge, le calma à son tour ; c’était un mal plaisir, formule
que Le van Quat aimait employer et que Pierre avait retenue.

Le parcours le plus dangereux
était fait. Enfin ! On arrivait.

 

Rouler sans la protection des
convois militaires était très risqué, mais aujourd’hui la marchandise à livrer
au retour ne souffrait aucun délai. Il fallait rentrer à Saigon au plus tôt.
René avait promis de livrer dans les quarante-huit heures les balles de thé et
les sacs de café.

Pierre s’était habitué à sa
nouvelle vie. Une vie dangereuse, mais qui rapportait gros. Le ravitaillement
de Saigon était, en cette fin d’année 46, assuré également par de nombreux
transporteurs routiers, tant chinois que français. Aux risques réels s’ajoutait
une concurrence agressive et violente.

Le tribut payé par les Chinois,
soit directement soit indirectement, au Vietminh, expliquait, justifiait le
montant élevé du fret et le prix de vente des marchandises à Saigon. Les Français
s’alignaient sur les prix des Chinois.

René et Pierre s’y retrouvaient
grâce à leurs relations personnelles et amicales avec les planteurs. Ils
obtenaient à l’achat de la plupart des produits, des prix inférieurs à ceux
consentis généralement aux autres. Ne faisant jamais défaut et étant toujours
ponctuels, ils étaient très sollicités et appréciés par les commerçants chinois
de Cholon, la grande ville-marché de Saigon. Mais les affaires malheureusement
n’étaient pas toujours aussi faciles.

Arrivé à Saigon au mois d’août,
après un voyage sans histoire sur le « Duquesne », une aventure
agréable à bord et un deuxième séjour enchanteur sur les plages de Nha Trang où
le navire s’était arrêté pendant 48 heures, le grand port de la capitale du Sud
étant encombré, Pierre ne fut pas long à retrouver René.

Les Saïgonnais à cette époque,
sans se donner de rendez-vous précis, en parcourant la rue Catinat de la place
de la cathédrale à l’hôtel Majestic sur les quais, ou en prenant un
verre au Cercle Sportif, ou un café liégeois à  La Pagode, ou l’apéritif à la
terrasse du Continental, étaient certains de se rencontrer. C’était
inévitable.

Le soir, les endroits préférés pouvaient
être soit La pointe des blagueurs au bord de la
rivière, rare endroit pour profiter en fin de journée d’un peu de fraîcheur en
écoutant le clapotis de l’eau, soit Le Grand monde à Cholon,
important centre de loisirs où l’on pouvait perdre jusqu’à sa chemise en jouant
au Taï  Siou et à d’autres jeux de
hasard.

L’hôtel Continental de monsieur
Franchini, personnage important, était également, en fin de soirée, un grand
pôle d’attraction, le point de rencontre obligé des hommes d’affaires, espions,
agioteurs et trafiquants de tout poil.

Après
le dîner, tout le monde se retrouvait à La Plantation.

Une boite de nuit dirigée par un
certain monsieur Jean où, sous des ventilateurs de bois aux pales immenses, on
s’entassait à s’étouffer pour danser sur les derniers airs connus les swings et
les slows joués par un orchestre philippin, le meilleur de la ville, qui
s’était fait une réputation irrésistible avec son indicatif  In The Mood  de Glenn Miller.

 

Après un court passage à la
direction de la prison de Chi Hoa, chargé de la surveillance de quelques
criminels de guerre japonais en instance de jugement, le Bureau de Garnison, où
Pierre avait été affecté à son arrivée à Saigon, ne tarda pas, à sa demande, de
le libérer de ses obligations militaires.

Rendu à la vie civile, il ne fut
donc pas long à reprendre contact avec son ancien compagnon de Hoa Binh et
encore moins long à s’installer chez lui.

Il fit ainsi la connaissance de
Monique, l’épouse de René qui l’accueillit et l’adopta avec enthousiasme dès le
premier jour.

Grâce à leur rappel de solde de
captivité, ils s’associèrent pour acheter avec la participation de Maurice,
mécanicien confirmé, partenaire indispensable et précieux pour se lancer sur
les routes défoncées du Sud-Vietnam et du Cambodge, un dodge, laissé pour compte
de l’armée britannique.

Dès le mois d’octobre, Pierre
s’était donc lancé dans cette extraordinaire et périlleuse aventure : le
ravitaillement de Saigon.

Il avait tenu, cette fois-ci, en
prenant la place de l’aide mécanicien, à accompagner Maurice dans cette
dangereuse randonnée.

Une fois de plus le camion était
revenu intact, sain et sauf de sa longue course, chargé à ras bord, croulant
sous le poids des tonnes de sacs de café et de thé, au grand soulagement des
trois propriétaires.

A chaque voyage ils
investissaient la totalité de leur capital. C’étaient aussi paniquant que de
jouer à la roulette russe, mais plus exaltant. La chance les avait jusqu’à ce
jour favorisés. Une fois de plus la vente, après la remise du chargement dans les
entrepôts du vieux Lu Sanh à Cholon, avait été plus que profitable. Une très
bonne affaire.

Ils décidèrent d’aller, pour fêter
l’heureuse performance, sabler le champagne à La Plantation.

Leur lieu de détente favori.

Ils y arrivèrent peu après
minuit. La fête battait son plein, la piste de danse noire de monde. Jean, le
patron, se déplaça personnellement pour recevoir de si bons clients et les
installer tant bien que mal à une table déjà encombrée de plusieurs verres à
moitié vides.

Chez Jean, cela faisait partie de
l’ambiance et personne ne s’en formalisait. Sans se connaître, on se coudoyait,
on se mêlait sans cérémonie, pour s’amuser, rire et danser.

Pierre, une coupe à la main, tout
en se balançant nonchalamment sur sa chaise, regardait d’un air distrait les
couples évoluer sur la piste.

Son esprit était ailleurs, perdu
dans les brumes du Tonkin ou dans ce méchant virage, après le col de Bao Lac,
ce passage redoutable pour un camion lourdement chargé.

Une petite silhouette retint peu
à peu son attention et sans qu’il s’en rende compte son regard bientôt ne la
quitta plus.

Il la suivait dans son mouvement
circulaire au bord de la piste.

L’orchestre attaqua  Jumping
at the woodside  de Count
Basie, un des airs du moment, souvent joué parce que très dansant. Elle était
devant lui, si près qu’en étendant le bras il aurait pu la toucher.

Soudain, comme sortant d’un
songe, il réalisa l’attrait qu’exerçait sur lui cette inconnue. Svelte, menue,
gracieuse, elle dansait. Elle était le rythme, la musique même, et lui,
fasciné, vivait la danse avec elle.

Brusquement l’orchestre s’arrêta.
Sans un regard pour son cavalier, elle se dirigea vers Pierre.

Le souffle court, les jambes
molles, surmontant son trouble, il se leva prêt à croire au miracle. Il se
reprit vite en réalisant sa méprise. Suivie de son compagnon, elle regagnait
tout simplement sa table, la table qu’il occupait avec René. Deux autres
couples arrivèrent presque en même temps.

Les présentations faites, Pierre
offrit le champagne.

Il n’avait retenu qu’un prénom :
Odile.

Tout en participant d’un air
absent à la conversation, il l’observait.

Elle était mieux que jolie, elle
avait du charme. Une bouche bien dessinée, des fossettes qui se creusaient au
moindre sourire, un petit nez retroussé, tout concourait à lui donner un air
espiègle et attirant. Des yeux verts, pailletés d’or. De l’or encore plein sa
chevelure qui accrochait toute la lumière multicolore de la salle. Et pourtant,
il lui semblait déceler un fond de tristesse cachée dans son regard.

Pierre se secoua, vida son verre
d’un trait, et se moqua de lui-même : « Mon pauvre vieux, tu n’es
vraiment pas en forme, un peu plus et tu jouais au psychologue. Ce n’est pas
ton genre, voilà où mène l’abus de champagne, et ton air ému en contemplant
cette main sans alliance ! Toi, qui fuis les jouvencelles comme la peste !
Toi, qui fuyais Geneviève à Hanoï. »

Un bruit de chaises le tira de
ses pensées. Les compagnons de table prenaient congé.

– Qui sont-ils ? demanda-t-il à
Monique, après leur départ.

– Des nouveaux, des Français 45.
Mon pauvre ami, tu n’as donc pas entendu ? Vraiment tu n’es pas en forme !
Enfin, pas une danse, pas une parole.

Pas en forme ? Tiens, Monique
aussi s’en était aperçue.

Se sentant fébrile, fatigué aussi
par cette longue journée passée sur la route de Dalat, brusquement déprimé, il
décida d’aller se coucher et quitta sans cérémonie René et Monique surpris par
son comportement inhabituel.

Cette inconnue l’avait troublé,
intimement touché.

 

La semaine suivante fut
laborieuse et plutôt agitée.

Les ennuis semblaient s’accumuler
avec plaisir. Le vieux Lu Sanh était dur à convaincre, un renard rusé et
habile, exigeant sur la marchandise, intraitable sur les prix.

Seul Pierre arrivait par sa
gentillesse, son savoir-faire, son entregent, la considération et la déférence
qu’il lui manifestait, à humaniser ce diable d’homme.

Il lui fallait user de beaucoup
de persévérance, revenir sans cesse sur les conditions d’un contrat. Contrat
toujours non écrit.

 

A l’opposé de sa nature profonde,
il était devenu très patient.

En affaires, il avait appris à se
taire et à écouter. Attendre et choisir le moment propice pour placer les mots
essentiels. Sans en avoir vraiment conscience, il mettait en pratique les
enseignements et les conseils de son vieil ami Le van Quat, lui aussi disparu
après la tourmente du 9 mars.

Les repas chinois succédaient aux
repas chinois, les kampés aux kampés.[29]

Dans une ambiance chaleureuse et
amicale, après plusieurs jours de négociations, de dîners pantagruéliques
interminables servis par de charmantes taxi-girls de  l’Arc-en-ciel [30]
invitées à partager les repas, un accord était finalement toujours conclu.

Lu Sanh estimait Pierre. Il
appréciait sa tournure d’esprit qu’il trouvait par certains côtés semblable à
la sienne. Il était sensible à ses attentions. Ce Pierre était devenu un vrai Chinois.
C’était un vrai plaisir que de discuter avec lui.

Pour lui marquer son amitié, il
cédait en fin de compte sur quelques points, en éclatant de rire.

Aller chercher du riz, des fruits
et des légumes à My Tho ou Can Tho, des cochons ou de la volaille au Cambodge,
du thé ou du café sur les hauts plateaux, des feuilles de crêpe ou des balles
de caoutchouc dans les plantations d’hévéas, était l’affaire de tous les
transporteurs, mais enlever un contrat parce qu’on est sympathique et que l’on
a su gagner l’amitié d’un Chinois était tout autre chose.

Pierre et son équipe avaient une
très bonne réputation. Ils étaient de parole et toujours ponctuels en
livraison.

Les canards et les cochons, la
future livraison demandée par son meilleur client et ami, seraient fournis
comme à l’accoutumée dans les délais, quitte à rouler en solitaire sur la route
de Phnom Penh. Lu Sanh voulait aussi du miel sauvage à prendre du côté de
Mimot.

Ces transactions avec le vieux Lu
Sanh l’avaient accaparé. Quelques autres contrats plus modestes, mais non
négligeables pour remplir le camion à l’aller, lui avaient donné également
beaucoup de soucis.

 

La semaine s’était donc écoulée
sans qu’il s’en aperçût.

La ville avait été nettoyée
durant la nuit par un violent orage, une pluie torrentielle inhabituelle à la
veille de Noël. L’air était presque frais. Le ciel d’un bleu étincelant.

Il faisait bon. Le temps à vous
mettre de bonne humeur.

Pierre, sortant de sa banque,
remonta le boulevard Charner, se frayant un passage, gêné dans sa marche par la
multitude de badauds et de flâneurs agglutinés devant les étalages multicolores
de jouets, appareils de radios, livres, friandises, fleurs, objets divers,
répandus à profusion sur les trottoirs, décorés de fleurs et de guirlandes en
plastique, inondés de soleil ; un amoncellement d’objets et d’articles de
pacotille       made in Hong Kong.

Il jetait un regard amusé sur ce
bric-à-brac, quand soudain il la vit, accroupie au milieu des jouets.

 

Accélérant le pas, il la
rejoignit alors qu’elle se redressait, les bras chargés de plusieurs poupées japonaises
et de petits lapins roses en peluche tout frisés.

– Bonjour, vous jouez au Père
Noël ?

Odile, surprise, regarda cet
homme qui lui souriait. Son visage ne lui était pas inconnu. Mais où
l’avait-elle déjà rencontré ? Sans chercher plus longtemps, se détournant de
lui, elle s’adressa au Vietnamien qui se tenait près d’elle pour déposer, non
sans mal, dans ses bras sa moisson de poupées.

– Nam, portez tout ça à la
voiture et revenez.

Puis souriant à Pierre :

– Vous ne croyez pas si bien dire
et puisque le ciel vous envoie, aidez-moi.

Elle reprit sa quête de jouets.
Pierre, ravi de la manière dont cette rencontre se poursuivait, l’observait.
Une enfant, une véritable enfant. Elle était encore plus jolie que dans son
souvenir et si blonde !

Elle prenait un réel plaisir à
manipuler, à choisir ces babioles qu’elle déposait d’un geste vif, son choix
fait, dans les bras de Pierre.

– Voilà, je pense que cela
suffit. Si j’ai oublié quelque chose pour un des enfants, j’enverrai le
chauffeur demain pour compléter mes emplettes. D’ailleurs, je ne vois pas
comment vous pourriez en porter davantage, ajouta-t-elle un brin moqueuse. Mais
que fait-il ce chauffeur ?

– Que de jouets ! Vous êtes
pourvue d’une famille nombreuse ?
interrogea Pierre avec une pointe d’ironie mêlée d’inquiétude.

– Je suis confuse d’abuser ainsi
de vous, accompagnez-moi jusqu’à la voiture, voulez-vous ?

Pierre ne se fit pas prier,
heureux de se montrer utile.

Libéré de son chargement, il
aperçut un jouet tombé à ses pieds. Le ramassant, il le tendit à Odile.

– Oh ! Mon bébé chien. Je me
l’étais réservé.

Elle le contempla une seconde,
puis elle le tendit à Pierre.

– De la part du Père Noël.

Elle semblait vouloir, par cette
espièglerie, faire oublier cette confidence sur elle-même. Puis elle disparut
aussitôt dans la voiture qui démarra immédiatement.

Pierre se retrouva seul sur le
trottoir sans avoir pu dire un mot, le jouet dans la main. Il le regarda un
instant, le mit dans sa poche un sourire aux lèvres, et reprit sa marche.

Odile, rentrée chez elle, donna
quelques ordres rapides à son Bep et à sa Thi Ba, avant
de se diriger vers sa salle de bains pour pendre une bonne douche froide.

Elle était pressée. Elle était en
retard, elle était d’ailleurs toujours en retard, n’ayant pas la notion du
temps.

Alors qu’elle se séchait
énergiquement, nue devant son miroir, en écoutant son denier disque acheté la
veille, quand résonna soudain  Jumping
at the roadside.

Le visage de Pierre se dessina
dans la glace, si présent, si réel que d’un geste pudique elle referma sur elle
sa serviette de bain.

 

La Plantation, mais oui, bien sûr,
c’était là qu’elle l’avait rencontré pour la première fois ! Pierre… enfin
Pierre quelque chose. Sympathique mais peu bavard.

Ce qui n’était pas pour lui
déplaire. Cela la changeait de tous ces hommes, tous les mêmes, qui se
mettaient à débiter mille fadaises sous prétexte de faire la cour à une jolie
femme.

Elle faisait semblant de jouer le
jeu, car elle était coquette et acceptait en souriant les avances des plus
hardis, mais quelques réparties bien placées faisaient comprendre bien vite à
ces galants qu’ils en seraient pour leurs frais.

– Odile, es-tu prête ? Nous
allons encore être en retard, dépêche-toi. Je t’attends dans le hall.

Hubert de Treignac, son mari,
s’impatientait.

Arrivé à Saigon dans le sillage
du Haut commissaire, il occupait un poste important dans les Services
Économiques. Petit, sec, brun de chevelure et de peau, c’était un homme cassant
et hautain, fier de son nom et de ses origines.

Il était tombé éperdument
amoureux d’Odile et l’avait épousée sur un coup de tête à la veille de son
départ en Indochine, contre le gré de sa famille.

Plus âgé qu’elle, il la traitait
comme une petite gamine.

Impressionnée plus qu’attirée par
lui, Odile ne réalisait toujours pas comment elle en était arrivée à être, du
jour au lendemain, l’épouse d’un Haut fonctionnaire à Saigon, loin de sa
Corrèze natale.

Tout avait été trop vite. Elle
n’aimait plus son mari. Elle le respectait et lui était reconnaissante de la
sécurité qu’il lui assurait, mais ne pouvait pas s’empêcher de ressentir une
certaine crainte bien qu’il fut gentil et bon avec elle, mais d’une bonté tyrannique.
Ils vivaient ensemble, côte à côte, lui dominateur et satisfait, elle docile et
soumise.

Elle le rejoignit rapidement dans
le hall.

Nam, le chauffeur, à une allure
folle, en virtuose, après une série de virages dignes d’un slalom géant,
évitant les cyclo-pousse, les vespas, les tac-à-tac ou boites d’allumettes,
dans un brouillard de fumée asphyxiant à couper au couteau, les déposa devant
le Sun Ya, le restaurant le plus élégant, le plus cher de Cholon.

De Treignac avait été, une fois
de plus, invité à déjeuner par de riches négociants chinois qui désiraient
obtenir de lui des licences d’exportation de riz à destination de Shanghai.

Odile avait en horreur ce genre
de festivités qui se renouvelaient un peu trop souvent à son goût ces derniers
temps.

Le déjeuner s’étira, s’éternisa.
A tous ces plats sophistiqués elle préférait les bonnes soupes mitonnées dans
les cuisines ambulantes qu’elle se faisait apporter par son Bep, le
cuisinier. De Treignac se moquait d’elle. Elle n’avait, disait-il, aucune
éducation culinaire.

Elle le savait et ne s’en
souciait guère. Ce n’est pas au couvent de Sainte-Marie de Tulle qu’elle aurait
pu acquérir cette science gastronomique. Peu importe, elle avait la vie devant
elle pour tout apprendre, pour se parfaire.

 

A la fin du repas, après les
attentions et politesses d’usage, une taxi-girl assise derrière elle et placée
là pour la servir, entraîna Odile sur la piste de danse.

Surprise et choquée, elle se
laissa cependant faire.

La Chinoise dansait très bien,
Odile prit même un certain plaisir à valser avec elle. Elle apprit par la suite
que les Chinois par respect offraient des cavalières aux épouses de leurs
invités. Il aurait été inconvenant pour eux de les inviter à danser.

Il est très difficile de résister
très longtemps au sortilège chinois. Ils ont l’art et le talent d’obtenir ce
qu’ils veulent.

Ce n’est pour eux qu’une question
de patience et de temps.

De Treignac n’était pas de
taille. Il se laissa circonvenir sans comprendre qu’il allait être le jouet de
leur machination.

On se quitta très bons amis avec
beaucoup de sourires en se promettant de se revoir bientôt et souvent.

Les Chinois venaient de réussir
un gros coup. Le mari d’Odile était joueur et l’avait dit. Il accepta sans difficulté
et sans méfiance de participer à des soirées de poker. Comment refuser à des
gens aussi sympathiques, aussi prévenants et aussi aimables. En les
fréquentant, Hubert de Treignac se persuada, était persuadé qu’il était
vraiment quelqu’un.

Il considérait que les
témoignages d’admiration et de respect manifestés par ces nouveaux amis étaient
des hommages mérités.

Vaniteux, comme beaucoup de ses
semblables, il ne mettait pas en doute les flatteries dont il était l’objet. Et
puis ces Chinois étaient tellement sincères. Il était vraiment quelqu’un.

Les soirées passées entre hommes
se terminaient très tard.

De Treignac ne perdait jamais,
enfin très rarement. Il gagna au cours des mois qui suivirent leur première
rencontre une petite fortune. De belles Chinoises furent admises à ces soirées
privées. Elles commencèrent à s’intéresser à lui.

Elles le trouvaient beau.

Il le croyait. Il finit par
succomber un jour aux charmes et aux avances de ces hétaïres professionnelles.
Ces Chinoises étaient expertes. Il connut avec elles de nouvelles voluptés.

Il était pris au piège.

La corruption en Asie n’a pas le
même sens qu’en occident.

D’abord, est-ce corrompre de
Treignac que de le laisser gagner au poker ? Est-ce le corrompre que de choisir
ensuite de somptueuses créatures pour les mettre dans son lit ?
Certainement pas, c’est honorer et contenter un ami.

Certes on attend de lui, bien
longtemps après, en échange, quelques menus services. Il n’y a pas de
corruption possible entre amis. Il faut donc, n’est-ce pas, devenir d’abord des
amis, auxquels on ne peut rien refuser ensuite.

Tout est là. Question de culture.

Les Chinois sont très généreux.
Lorsque de Treignac reçut à son domicile sa première caisse de champagne, il la
renvoya sur-le-champ par le même porteur.

Ses amis chinois eurent le
sentiment d’avoir commis une maladresse. Ils l’avaient sous-estimé. Ils
l’avaient évidemment vexé. Aussi, ils lui adressèrent le lendemain, pour se
faire pardonner deux caisses qu’il ne sut pas refuser, comme toutes les nombreuses
caisses qui arrivèrent par la suite.

Odile, de son côté, était
émerveillée par les bijoux qu’elle recevait et acceptait en toute innocence, et
les attentions dont elle était l’objet.

La vie pour les Treignac
s’écoulait, facile, heureuse.

Ils allaient de réception en
réception, de dîner en dîner.

Comme tous les Saïgonnais, ils
s’amusaient, insouciants, indifférents aux attentats, aux grenades qui semaient
la mort autour d’eux.

La guerre, la guerre oubliée,
s’intensifiait pendant ce temps-là sur tout le territoire indochinois. Le
Tonkin était menacé.

Les évènements se précipitaient.

Les Hauts commissaires se
succédaient. Ils ne demeuraient guère en place.

D’Argenlieu avait cédé sa place à
Bollaert, lequel avait été remplacé par Pignon.

Les Commandants en chef ne
duraient guère plus longtemps.

Après Leclerc, après Valluy,
Blaizot et Carpentier s’étaient enlisés.

La prise de pouvoir de Mao
Tsé-toung en Chine suivie en 1950 du déclenchement de la guerre de Corée
transforma le conflit vietnamien.

Il perdit alors son caractère de
reconquête coloniale pour prendre une dimension internationale. Une guerre
idéologique opposant les deux blocs Est-Ouest.

L’appui sino-soviétique permit
aux communistes vietnamiens d’engager des formations nouvelles, puissamment
armées.

Face à une situation de plus en
plus critique, fortement dégradée, le général Revers préconisa l’abandon du
Haut Tonkin et le regroupement de ses forces dans le delta.

Le gouvernement français, inquiet
et affolé, décida alors, ultime recours et pour la première fois, de confier
tous les pouvoirs civils et militaires à un seul homme, le général de Lattre de
Tassigny.

Le roi Jean, c’était son surnom,
qui avait exigé, avant de donner son accord, d’obtenir ces deux
responsabilités, rétablit remarquablement la situation, puis consacra ensuite
tous ses efforts à la mise sur pied d’une armée nationale Sud-vietnamienne.

Malheureusement, il mourut
terrassé par la maladie en 1952.

Son grand mérite fut aussi, en
bravant tous les préjugés et les vieilles rancunes, d’avoir fait appel à des
collaborateurs de l’amiral Decoux pour le conseiller.

Des hommes d’expérience qui
connaissaient bien l’Indochine, notamment l’ancien Résident supérieur du
Cambodge.

A la suite de son décès, de
Lattre fut remplacé par Letourneau et le général Salan, lesquels cédèrent
rapidement la place à Dejean et Navarre.

Le général Navarre décida, en
novembre 53, de créer à Diên Biên Phu un camp retranché pour défendre un Laos
menacé et pour en finir, pensait-il, avec les Viets !

L’humiliante et tragique défaite
de Diên Biên Phu, suivie des accords de Genève en 1954 sonnèrent le glas de la
présence française.

Hanoï fut évacué en 1955, Saigon
en 1956 à la demande du nouveau gouvernement du Sud-Vietnam présidé par Ngo
Dinh Diem, l’ami des Américains.

 

Conduite par six Hauts commissaires
et sept Commandants en chef, cette première guerre de huit ans se termina mal
pour les Français et le prestige de la France.

Il est vrai qu’elle avait mal
commencé.

Le fanatisme intransigeant de
l’amiral Thierry d’Argenlieu, hostile aux accords Sainteny / Ho Chi Minh, et
pour qui il n’était pas question de céder la Cochinchine, devait l’emporter sur
le réalisme, la sagesse et l’humanité du général Leclerc.

Limogé par d’Argenlieu, il fut
rappelé à Paris en juin 46.

Après de laborieuses et
difficiles négociations, menées tant en France que localement, avec des
arrière-pensées inavouables, face à la farouche volonté des nordistes de ne
rien céder sur la réunification des trois Ky (Tonkin – Annam – Cochinchine), la
rupture fut définitivement consommée en décembre 46, avec l’offensive armée du
Vietminh[31].

Les deux Etats, reconnus par les
accords de Genève, la République Démocratique du Nord-Vietnam et la République
du Sud-Vietnam, devinrent l’enjeu des puissances étrangères.

Les élections générales, prévues
en 1956 pour la réunification du Vietnam n’eurent pas lieu.[32]

Pour le Nord, frustré de son Sud,
la lutte doit continuer et l’objectif, un Vietnam uni sous son contrôle, doit
être atteint.

La guerre, presque aussitôt, reprit
son cours.

De nombreux mécontents, déçus par
la politique despotique de Diem, rallièrent les rangs du Viêt-Cong et se groupèrent
sous la bannière du FNL (Front National de Libération).

L’arrivée massive en 1965, des
troupes U.S. et alliés (Sud-Coréens et Australiens) vint soustraire le Sud à
l’influence et à la mainmise des communistes du Nord pour une dizaine d’années
encore.

Tous ces tragiques évènements,
les attentats, les massacres, les bombardements n’empêchaient pas la vie de
continuer, les affaires et les trafics de toutes sortes de prospérer.

Alors qu’en Métropole la
télévision faisait frémir tous les jours, les Français à l’heure du souper, en
diffusant des images atroces et horribles de la sale guerre, à Saigon, la
population l’ignorait ou semblait vouloir l’ignorer.

 

Depuis longtemps, Pierre Malroy
avait abandonné, vendu son camion.

Le ravitaillement de
l’agglomération saïgonnaise était correctement assuré.

Le transport héroïque, devenu de
plus en plus dangereux, n’était plus payant. Inutile.

Il avait acheté un restaurant
qu’il avait rendu célèbre. Il recevait en smoking ses hôtes, tous les soirs. Sa
table était bonne, réputée, les vins de France savoureux, l’ambiance agréable,
l’assistance choisie.

Le Yin-Yang comptait
parmi sa nombreuse clientèle les de Treignac. C’était devenu le lieu favori
d’Odile. Elle y entraînait souvent son mari pour y retrouver Pierre qu’elle
trouvait sympathique, mais aussi pour la changer des repas chinois.

Hubert de Treignac avait beaucoup
changé. Il avait enfin compris que les Chinois s’étaient servis de lui pour
gagner beaucoup d’argent en obtenant ses faveurs et des passe-droits. Sa
conscience s’en était accommodée et il n’avait pas le sentiment d’avoir mal agi
ou d’avoir lésé qui que ce soit.

En revanche il s’était fait des
amis chinois, ce que n’avaient pas su faire, disait-il avec une certaine
arrogance, ses prédécesseurs.

Sa dernière conquête, dont il
était devenu un peu l’esclave – les femmes asiatiques sont connues pour leur
don de fabriquer des breuvages magiques propres à inspirer l’amour et à
s’attacher l’homme de leur choix – l’empêchait de réfléchir sérieusement aux
malversations qu’il commettait en faveur de ses nouveaux amis.

Il était content, satisfait de
lui. Tout était donc parfait dans le meilleur des mondes.

Odile s’était aperçue de cette
métamorphose. Son mari la délaissait de plus en plus, mais elle n’en souffrait
pas trop.

Elle se laissait entraîner dans
le vertigineux tourbillon de sa vie saïgonnaise et semblait y prendre un
certain plaisir, lucide cependant, persuadée que cette vie factice,
artificielle ne pouvait durer éternellement.

Pierre aussi avait changé. La
mort de René, lâchement et sauvagement assassiné par les Viets, l’avait
profondément marqué.

Monique avait rejoint sa famille
en France.

Maurice, ruiné dans de mauvaises
affaires, avait disparu au Laos où, pensait-il, il pourrait se refaire.

Le jeune homme candide, naïf que
Pierre avait été, avait fait place à un homme dur, froid, intraitable en
affaires.

Il consacrait tout son temps au Yin-Yang
qui ne désemplissait pas.

Mais cette nouvelle vie qu’il
menait ne le satisfaisait pas vraiment.

Il n’était pas heureux, même s’il
voyait souvent Odile.

De nombreux mois s’étaient
écoulés depuis leur première rencontre. Il était content de l’avoir retrouvée.
Il la trouvait chaque fois plus belle. Cette femme l’attirait.

Il était amoureux mais n’osait
pas se déclarer.

Habitué à fréquenter des femmes
faciles, il ne savait pas comment l’aborder vraiment. Audacieux dans la vie, il
était    timoré en amour.

Au cours d’une de ces soirées au Yin-Yang
qu’appréciait Odile, Pierre remarqua que de Treignac ne s’intéressait qu’à
sa voisine, la belle, fascinante, provocante et voluptueuse Chau. Pierre la
connaissait pour l’avoir rencontrée à l’époque des convois de ravitaillement et
l’avoir appréciée au cours d’un dîner chez le vieux Lu Sanh.

Elle avait été parfaite, mais ses
liaisons avec elle furent toujours éphémères.

Son aventure avec Chau fut donc
sans lendemain. Le fait de penser qu’elle couchait avec de Treignac le fit
sourire.

Pendant le dîner, son attention
se fixa plus longuement sur Odile. Leurs regards se croisèrent. Le courant
passa. Il comprit soudain pourquoi lors de leur première rencontre il avait
décelé un soupçon de tristesse au fond de ses yeux.

De Treignac trompait sa femme.
Depuis longtemps. Son séjour en Indochine l’avait complètement détaché d’elle.

Il avait découvert auprès des
autres femmes de ce pays des voluptés nouvelles, une jouissance qu’il n’avait
jamais éprouvé avec Odile.

De son côté, elle ne souffrait
pas d’être délaissée. Équilibrée, tranquille, elle ne recherchait pas les
aventures. Elle manquait seulement de tendresse.

Pierre, la fixant toujours,
s’approcha d’elle et l’invita à danser.

C’était un slow. Il la serra
tendrement dans ses bras. De plus en plus fort. La main plaquée sur son dos nu.
Il faisait très chaud.

Il avait remarqué l’attrait
sensuel qu’exerçaient sur lui les cheveux d’Odile, si souples, si soyeux. Il
était troublé par son odeur. Ce corps flexible, léger, docile, contre le sien
le faisait frissonner de plaisir, trembler d’émotion.

Ils dansèrent sans prononcer un
seul mot, les lèvres de Pierre effleurant l’oreille d’Odile. La danse terminée,
il la serra encore plus fort contre lui, attendant immobile la danse suivante.

Puis…dans un souffle, très
doucement, très lentement, il murmura :

– Je t’aime.

Renversant la tête en arrière, la
gorge offerte, levant les yeux vers lui, elle lui sourit.

Ivre de bonheur, Pierre
l’entraîna dans une valse que l’orchestre entamait à l’instant. Ils
tourbillonnèrent ainsi, longtemps enlacés.

Elle devint sa maîtresse le
lendemain.

S’étant donnée à Pierre, elle ne
chercha pas à savoir pourquoi. Il lui plaisait. Elle ne regrettait rien. Elle
l’aimait. Elle était amoureuse pour la première fois. Pierre était un amant
délicat, sensuel. Il était plus que cela : tendre, affectueux, sensible. A son
écoute, attentif à tout ce qui la concernait, il voulait tout savoir d’elle et
elle, si secrète, se livrait à lui sans crainte d’être humiliée.

Et dire qu’elle s’était
satisfaite des années durant de son mari. Elle se rendait compte à présent à
quel point ces premiers exercices conjugaux étaient de piètres choses,
dérisoires qui ne méritaient pas le nom d’amour. Hubert, au lit, se comportait
à la hussarde et la prise à peine terminée, satisfait, une cigarette au bec, il
reprenait sa lecture un instant abandonnée.

Il est vrai qu’elle n’imaginait
pas qu’il puisse y avoir autre chose.

Elle découvrait avec Pierre mille
autres caresses.

Pierre, qui n’avait jamais pensé
à l’avenir, se mit à faire des projets. Après le divorce d’Odile, il vendrait
son affaire et rentrerait en France.

Ils s’installeraient quelque part
sur la Côte d’azur, sur les bords de la Méditerranée, et pourquoi pas dans une
île grecque, déserte.

Il rêvait. Il approchait de la
quarantaine. Il s’embourgeoisait.

Il avait compris que les Américains,
après les Français, ne viendraient pas à bout des gens du Nord. C’était une
fausse guerre, monstrueuse, stupide.

Elle n’en finissait pas. Les
quelques milliers de conseillers civils américains de Diem avaient cédé la
place à une armée d’un demi million d’hommes. Pour la gagner, il aurait fallu
un vrai front. Les dés une fois de plus étaient pipés. L’ennemi dans Saigon.
Les gens du Sud ne pensaient qu’à s’enrichir.

Aucune ville au monde n’avait
atteint depuis l’Antiquité un tel degré de stupre, de dépravation, de
corruption. Saigon était devenu un immense lupanar où tous les trafics se
pratiquaient.

Dans ce bourbier, Pierre avait
découvert une perle. Il voulait l’emporter avec lui, très loin, fuir cette
ville défigurée qu’il ne reconnaissait plus, qu’il n’aimait plus.

Odile était prête à le suivre
n’importe où. Sa passion pour Pierre était profonde alors que les assauts
amoureux de son mari n’avaient jamais réussi à l’émouvoir.

Pierre, avec tact et beaucoup de
patience, lui avait fait découvrir qu’elle était sensuelle et qu’elle pouvait
ressentir un immense plaisir aux jeux de l’amour.

Il s’émerveillait de son
innocence, de sa pureté, de son ingénuité.

Cette science qu’il tenait de
Simone, il la communiqua à Odile.

Certes, il l’aimait
charnellement, il aimait sa peau, son odeur, ses cheveux, mais il l’aimait
tendrement. Un amour nouveau qu’il n’avait jamais éprouvé aussi intensément
auparavant. Il aurait donné sa vie pour elle. Un sentiment qui ne l’avait
jamais effleuré non plus.

De son côté Hubert de Treignac
menait sa vie. Il ignorait qu’ayant délaissé sa femme, elle le trompait à son
tour. Ses relations avec les riches négociants chinois, ses parties de cartes
et ses coucheries ne restèrent pas inaperçues.

Il fut l’objet d’une discrète
enquête. Il ne s’en souciait guère, persuadé que ses amis politiques en France
le soutiendraient.

 

Sa connaissance du trafic des
piastres[33]
auquel il participait le rassurait, de nombreuses personnalités étaient impliquées
avec lui. Le scandale d’une valise diplomatique remplie de dollars n’avait pas
eu de suite. Son prédécesseur aux Services Economiques, inculpé pour avoir
touché des pots de vin, s’en était très bien sorti. Il avait été rapatrié en
France pour être jugé. Un non-lieu avait été prononcé.

Le scandale des licences
d’exportation délivrées par de Treignac n’éclata pas.

La mort lui épargna le
déshonneur.

Alors qu’il se rendait en mission
au Laos, l’avion qui le transportait disparut corps et biens dans la jungle non
loin de Paksé.

Lorsque Pierre annonça la
nouvelle à Odile, elle resta impassible, semblant ne pas comprendre ce qu’il
lui arrivait. Aucune larme, aucun mot. De Treignac était effacé à jamais de sa
mémoire. Dans la semaine qui suivit, elle s’installa chez Pierre.

 

La situation devenait de plus en
plus confuse à Saigon. Attentats sur attentats !

Ngo Dinh Diem n’avait plus la
confiance des Américains.

Son frère Ngo Dinh Nhu avait,
disait-on, des contacts secrets avec les communistes du Nord.

Le 2 novembre 1963 un coup d’Etat
conduit par le général Duong Van Minh, avec l’appui de la C.I.A. mit fin à neuf
ans de règne de la famille Ngo.

L’autoritarisme de Diem n’était
plus supportable. Réfugié avec son frère à Cholon ils furent capturés tous les
deux et exécutés par des officiers de Minh dans le véhicule blindé qui les
ramenait à Saigon. Sur ordre, paraît-il ?

La célèbre Madame Nhu, sa
belle-sœur, très impopulaire chez les bouddhistes, avait quitté, fort
heureusement pour elle, la capitale du Sud-Vietnam quelques semaines auparavant
sur un vol de la compagnie T.A.I.

La vie devenait de plus en plus
difficile. Les affaires s’en ressentaient. Ce coup d’Etat était le prélude à
d’autres coups d’Etat.  Les Français
étaient de moins en moins acceptés.

Pierre et Odile décidèrent donc
de quitter le pays livré à l’anarchie. Pour le retour en France, ils
prendraient le bateau. La transition serait moins brutale.

Pour fêter leur départ, ils
organisèrent un grand dîner sur le My Canh, un restaurant
flottant amarré sur les quais non loin de La pointe des blagueurs.  

La soirée s’annonçait très belle.
Le Tout Saigon était là.

Un événement à ne pas manquer, le
départ de Pierre.

Le drame survint alors que les
invités commençaient à quitter le bord.

Une très forte explosion ébranla
le bateau, semant la panique et la mort. Au travers des décombres calcinés, de
la fumée, des blessés, des corps déchiquetés, Pierre désespérément cherchait
Odile.

Elle était là. Morte. Le corps
criblé d’éclats, le visage intact, les yeux grands ouverts, des yeux implorants
ne comprenant pas ce qu’il lui était arrivé.

Il s’approcha, la prit doucement
dans ses bras, la serra de toutes ses forces, retenant ses larmes, il l’emporta
dans la nuit noire droit devant lui comme un somnambule.

Chapitre 5

Au Laos accueillant.

Pierre Malroy et Michèle.

Retour en France.

Confortablement installé dans un
large fauteuil de rotin, voluptueusement étendu, les deux mains croisées
derrière la nuque, le torse nu, un sarong noué autour de la taille, Pierre
Malroy contemplait de sa terrasse la rive siamoise.

L’air était pur. Il n’y avait pas
un souffle de vent. Pas un bruit. Il faisait déjà moins chaud. Le soleil, très
bas de l’autre côté de l’horizon, incendiait le fleuve qui de jaune avait viré
au pourpre.

Des embarcations lourdement
chargées glissaient au ras de l’eau, sans bruit, entraînées à la vitesse du
courant, rapide à cette époque de l’année.

Pierre avait décidé de se
réfugier dans cette maison sur pilotis entourée d’une luxuriante végétation,
sur les berges du Mékong, au sud de Vientiane, pour fuir l’agitation et le
bruit de la ville. Pour fuir ses souvenirs.

Une impérieuse nécessité de
rompre avec son passé.

 

Après une longue période
d’abattement et de nihilisme profond, il cherchait à retrouver un nouvel
équilibre.

Reprendre goût à la vie.

Son instinct infaillible l’avait
guidé et conduit dans ce bout du monde.

Un instinct animal. Il s’était
donc caché dans ce Laos accueillant et pacifique pour tout oublier. Oublier la
mort d’Odile.

Pourtant la guerre n’avait pas
épargné le  » Royaume du Million d’éléphants   ».

Après la défaite du Japon, un
mouvement insurrectionnel, le Lao Issara du Prince Phetsarah,
encouragé par les Nippons, troubla un instant l’ordre établi, mais échoua très
vite grâce à l’intervention du corps expéditionnaire français.

Le calme ne dura pas longtemps.

Le Prince Souphanouvong (le
Prince rouge) à la tête du Pathet Lao reprit le combat en 1950
avec l’aide des communistes.

Le Laos fut alors envahi par le
Vietminh qui occupa la plaine des Jarres dans le nord et le plateau des
Bolovens dans le sud du pays.

Malgré la reconnaissance
officielle de l’indépendance du Laos par les grandes puissances à la conférence
de Genève, les partisans du roi avec le Prince Boun Oum de la famille des
Champassak du sud, le Pathet Lao et les neutralistes avec le
Prince Souvanna Phouma, n’arrivèrent pas à constituer un gouvernement d’union nationale.

Les trois princes, pourtant tous
en faveur de la famille royale, refusèrent de s’entendre. La lutte pour la
prise du pouvoir s’intensifia avec l’arrivée des Américains.

L’U.S. Aid accentua les rivalités et rejeta
définitivement le Pathet Lao du côté du Vietminh.

La guerre cependant avait
préservé Vientiane. La ville était calme. Il n’y avait pas d’attentats comme à
Saigon.

Dans sa demeure du bout du monde,
Pierre s’était isolé, vivant replié sur lui-même. Pour ses amis, ses relations,
il avait disparu sans laisser d’adresse.

On le croyait mort.

 

Le Yin Yang, vendu
à un très bon prix, lui assurait une existence facile.

On vivait avec très peu d’argent
à Vientiane. Quelques kips. Il en avait beaucoup. Le Laos était vraiment le
paradis sur terre. Il n’y manquait qu’Odile.

Il avait découvert le peuple lao,
le plus tolérant du monde, profondément pacifique et aimable.

Un peuple sans complexe. Ni de
supériorité ni d’infériorité.

Pour un Lao la vie est faite pour
être heureux. Pour s’amuser. Bo Pé Nian[34].

Les fêtes ou Boun
étaient fréquentes. Elles duraient des jours entiers : les fêtes du nouvel an
ou Boun Pimay spectaculaires à Luang Prabang, la fête des fusées Boun
Bang Fay par laquelle étaient célébrées la Naissance,
l’Illumination et la Mort de Bouddha. La fête des eaux Boun Ok Phansa
qui donnait lieu à des courses de
pirogues sur le Mékong, les fêtes du That
Luang, reliquaire dressé au centre de Vientiane consacré encore au
Bouddha, les fêtes du Vat Phou sanctuaire préangkorien situé à
Champassak sur la rive droite du Mékong, étaient toujours l’occasion de grandes
réjouissances populaires.

Tout était prétexte à faire la
fête : la naissance, le mariage, la mort.

On fête un hôte de passage, à son
arrivée, à son départ. L’émouvante cérémonie du Baci qui consiste, avec
la participation d’un officiant religieux respecté pour sa grande sagesse et
piété, en offrandes de fleurs, de nourriture et de vœux, ne laisse personne
insensible. Elle est empreinte d’une très grande douceur et de gentillesse. Les
fils de coton noués autour des poignets doivent avec le temps se dénouer
d’eux-mêmes. Surtout ne pas les couper. Ils sont placés là pour inviter nos âmes,
nous en possédons 32 qui correspondent aux 32 parties de notre corps, à revenir
en nous, car elles ont une fâcheuse et très forte tendance à nous quitter, à
errer dans l’espace.

Ces fils blancs sont posés pour
retenir nos forces vives ainsi que celles qui nous sont revenues au cours de la
cérémonie.

Pierre avait besoin de toutes ses
forces. Il se remettait lentement, tout doucement de sa profonde blessure.

A quarante ans passés, il ne
pouvait sérieusement pas envisager de se retirer définitivement du monde, de
vivre en ermite. Cela aurait été déraisonnable. Contraire à sa nature.

 

Alors qu’il était plongé dans ses
pensées, et que lui revenait par bribes en mémoire l’admirable poème de Rudyard
Kipling :

 

Si tu peux voir détruit l’ouvrage
de ta vie

Et sans dire un seul mot te
mettre à rebâtir

Si tu peux être amant sans être
fou d’amour

Tu seras un homme mon fils.

 

Em, sa domestique, en lui
annonçant une visite, le ramena sur terre.

– Monsieur Somock est arrivé.

– Dis-lui de venir me rejoindre
sur la terrasse et apporte-nous à boire.

Elle repartit comme elle était
venue, ombre silencieuse, glissant sur ses pieds nus.

 

Somock était jeune et beau.
Toujours souriant, il n’élevait jamais la voix. Pierre ne l’avait jamais vu en
colère. Pour un Asiatique la colère est synonyme de folie. On ne discute pas
avec un fou.

 

Pierre l’avait rencontré au Kit
Kat, le night-club du Vientiane Hôtel. Somock en était le
propriétaire. A son arrivée au Laos, il s’y était rendu sur les recommandations
de Lu Sanh pour obtenir en location une maison qu’il désirait occuper de
préférence au bord du fleuve.

L’affaire avait été vite conclue,
celle qu’il occupait lui convenait parfaitement.

Une fois de plus Somock venait le
relancer pour lui demander, le convaincre de s’associer avec lui.

En réalité, il avait besoin d’une
somme importante pour monter une opération d’envergure.

Acheter de l’opium pour le
revendre dix fois plus cher à Saigon.

Pierre accepta finalement de
financer en partie l’opération en prenant toutefois des garanties sur le Kit
Kat. L’affaire était, selon Somock, simple et sans danger. Tout se passa
d’ailleurs comme prévu.

Le petit avion de tourisme, un
Cessna, loué pour assurer le transport des sacs contenant les précieuses boites
d’opium fut débarrassé de sa cargaison au-dessus de la route coloniale numéro 13,
à l’endroit convenu, entre Lôc Ninh et Saigon, et put atterrir ainsi sans ennui
sur l’aéroport de Than-Son-Nhut.

Les sacs recueillis par
l’acheteur, venu les réceptionner en voiture, entrèrent le plus naturellement
du monde par la route à Saigon, sans avoir à subir le contrôle soupçonneux des
douaniers.

Quant à l’avion, il reprit le
chemin de Vientiane en toute tranquillité, quelques jours plus tard, avec des
touristes à son bord, sans faire cette fois-ci un vol en rase-mottes au-dessus
du point de rencontre choisi pour le voyage aller.

Pierre avait accepté de
participer au financement de cette affaire, non pas par désir de lucre, mais
parce qu’en bon asiatique qu’il était devenu il ne pouvait pas refuser à son
vieil ami Lu Sanh, le destinataire des sacs d’opium, le service que ce dernier
lui demandait par l’intermédiaire de Somock.

Lu Sanh n’avait-il pas été
toujours honnête et loyal avec lui ? N’avait-il pas toujours payé au comptant
les marchandises livrées à l’époque de son association avec René ?

C’était Lu Sanh, alors qu’il
était désemparé après la mort d’Odile, qui l’avait empêché de sombrer, de
s’engloutir dans les fumées empoisonnées de l’opium.

Lu Sanh encore qui avait racheté
le Yin Yang pour lui permettre de se
refaire.

Né sous le signe des Poissons,
Pierre s’était laissé faire ; il se laissait toujours entraîner par le courant,
faisant confiance à son élément qui ne pouvait le porter que vers des rivages
favorables, propices et bénéfiques.

L’argent ne l’intéressait pas. Il
n’éprouvait pas le besoin d’en amasser.

 

Grâce à René et avec lui, il en
avait gagné beaucoup.

Lu Sanh avait fait de lui un
homme très riche. Ses piastres converties en dollars représentaient une
fortune, alors qu’il avait toujours vécu sans chercher à s’enrichir. Il n’était
ni avide, ni envieux, encore moins cupide ou avare. Il méprisait ceux qui avec
des yeux d’oiseaux de proie saisissaient l’or et l’argent de leurs doigts
crochus.

En dehors de sa domestique et de
Somock, son propriétaire devenu son ami, enfermé dans sa maison de bambou, il
ne voyait personne. Mais sa vie de reclus, depuis peu, ne lui convenait plus.
Après la tragique disparition d’Odile et ces longs mois d’inaction, il
ressentait maintenant le besoin de se secouer, d’agir, de refaire surface.

Il décida donc de
se rendre à la réception offerte par
l’ambassade de France.

Toute la colonie française de
Vientiane se trouvait réunie pour ce 14 juillet dans les jardins et les salons
de l’ambassade, Pierre une coupe de champagne à la main observait tout ce petit
monde qui s’agitait autour de  monsieur  l’ambassadeur.

C’était sa première sortie. Il
regrettait d’être venu et s’apprêtait à prendre congé, lorsque son attention
fut attirée par les éclats de rire d’une jeune femme très entourée.

Elle portait un petit tailleur
bleu ciel, la jupe fendue à mi-cuisse qui mettait en valeur ses belles jambes
cuivrées. Ses admirateurs ne la quittaient pas des yeux et semblaient vouloir l’empêcher
de s’échapper.

Pierre amusé, s’approcha par
curiosité du groupe. De plus près, elle paraissait moins jolie, mais elle avait
un charme particulier. Le genre de femme sur lequel les hommes se retournent.

– Voilà mon sauveur, dit-elle, en
riant et en s’échappant.

Prenant Pierre par le bras, elle
l’entraîna à vive allure vers le grand salon. Il se laissait faire, plus
consentant que surpris. En arrivant sur le perron dominant les jardins, elle le
relâcha et avec son plus beau sourire le remercia.

– Merci de m’avoir délivrée.

Pierre la rattrapa de justesse
alors qu’elle se sauvait.

– Ne partez pas ainsi. Je
m’appelle Pierre, Pierre Malroy… et vous, comment vous appelez-vous ?

– Michèle, je suis secrétaire au
consulat de France.

– Enchanté. Ravi de vous avoir
rendu service.

– Encore merci, mais lâchez-moi
maintenant, je vous en prie. Il faut que je m’en aille.

– Pas avant de me dire où je peux
vous revoir.

– Mais au consulat. Ici même dans
les bâtiments de l’ambassade.

– Connaissez-vous le Tan Dao
Vien ? Le grand restaurant chinois.

– Oui.

– Peut-on dîner ensemble ce soir
?

– Impossible je suis déjà
invitée.

– Alors quand ?

– Mais vous êtes encore plus
tyrannique que les autres ! Maintenant je vous supplie…une fois de plus,
laissez-moi partir. Au revoir.

 

Pierre la regarda s’éloigner.
Elle était vraiment charmante, attirante.

Allumant une Bastos, sans
la quitter des yeux, admirant sa démarche souple, ses jambes fines et superbes,
il se dit qu’il fallait absolument qu’il revienne pour se faire inscrire au
consulat.

Le soir même, il devait la
retrouver au Kit Kat.

Accoudé au bar, savourant un
délicieux punch coco en compagnie de Somock, il la vit arriver au bras d’un
homme âgé. Elle s’installa à une table avec son compagnon et commanda à souper.
Somock, qui connaissait tout le monde, lui apprit qu’il s’agissait du consul de
France et de sa fille.

Il n’aurait pas pu sur-le-champ
dire pourquoi, mais ce que venait de lui apprendre Somock lui fit plaisir. Il
attendit patiemment la fin du repas pour s’approcher de leur table.

Il se présenta au consul, puis se
tournant vers Michèle :

-Excusez-moi mademoiselle, mais
il me semble vous avoir déjà rencontrée quelque part.

C’était classique, mais idiot.
Mais c’était dit. Michèle, qui avait compris la démarche de Pierre, éclata de
rire et mit son père tout de suite au courant des circonstances de leur
rencontre. Monsieur Loiseau trouva l’histoire plaisante.

Profitant des bonnes dispositions
du père et de sa fille, Pierre en s’invitant proposa gentiment d’offrir une
bouteille de champagne.

La soirée fut très agréable. Le
consul était un homme charmant, cultivé. Michèle dansait à ravir.

De retour chez lui, Pierre fut
très long à s’endormir.

Cette première journée mondaine,
passée hors de son refuge après une année sabbatique avait réveillé ses sens
endoloris. L’alcool et le tabac dont il avait abusé à la réception de
l’ambassade, le pantagruélique repas chinois au Tan Dao Vien avec
Somock et quelques autres invités chinois au cours duquel fut réglé
définitivement l’affaire du transport et de la vente de l’opium, tous les
verres de champagne absorbés au Kit Kat, le corps de Michèle
contre le sien commençaient à produire leur effet.

Il était surexcité, énervé. Les
deux cachets d’aspirine avalés avec un dernier verre de whisky avant de se
mettre au lit sous sa moustiquaire et la douche froide prise en arrivant ne l’avaient
pas pour autant calmé. Allongé tout nu sur son lit, les deux mains croisées
derrière la nuque, sa position favorite, il réfléchissait.

Les personnes rencontrées dans la
journée l’avaient déçu, ennuyé, à l’exception du consul. Il les avait trouvées
ordinaires, malgré leurs airs prétentieux.

Seule Michèle l’avait intéressé,
diverti. Elle était petite, mais bien faite. Bien proportionnée. Un ravissant
Tanagra. Des yeux verts, étincelants, rieurs. Une bouche sensuelle, gourmande.
Elle l’avait troublé un instant. Il s’était ressaisi, se moquant de lui-même.

Elle devait avoir environ vingt
ans. Enfin, il lui donnait vingt ans. Une gamine.

Ridicule une aventure avec une
gamine. Il se sentait vieux.

Il est vrai qu’il avait changé.

 

Ses tempes étaient grisonnantes.
De nombreuses rides barraient son front. Ses joues s’étaient légèrement
creusées. Mais contrairement à ce qu’il pensait, il était devenu encore plus
séduisant. Le hâle de son visage et sa taille restée fine lui conservaient
encore une allure jeune.

Michèle l’avait remarqué dans les
jardins de l’ambassade, alors qu’elle faisait la coquette au milieu de ses
admirateurs. Son rire forcé avait-il été voulu pour attirer l’attention de
Pierre ? Son refus de dîner avec lui, un artifice pour se faire désirer ?

Pierre se posait ces questions,
voulait le croire. Ses pensées devinrent de plus en plus floues, incertaines,
brumeuses.

Il finit par s’endormir.

Il se réveilla le lendemain matin
sur le coup de midi.

Cette capacité, cette faculté de
dormir longtemps, profondément pendant des heures, était une chance.

Le secret de sa bonne santé.

Sa douche prise, son café noir,
amer et brûlant, avalé rapidement avec une demi-douzaine de mangoustans,
quelques consignes rapidement données à Em, il se dirigea, comme il en avait
pris l’habitude depuis son installation, vers les berges du fleuve pour faire
sa marche quotidienne.

Après tous ces longs mois, tout
ce temps écoulé, alors qu’il croyait avoir enfin trouvé non pas l’oubli mais
l’apaisement, sa tranquillité d’esprit péniblement acquise était de nouveau
perturbée.

Parce que cette jeune femme avait
retenu son regard, l’avait intéressé, troublé l’espace d’une danse, il
reprenait plus intensément conscience de la disparition d’Odile.

L’évocation de Michèle réveillait
sa peine assoupie. Tous les souvenirs, enfouis au plus profond de lui-même,
revenaient, le submergeaient violemment.

Odile ! Il avait besoin de son
amour, de sa voix, de son corps. Il avait mal.

Perdu dans ses pensées, sa marche
l’entraîna au-delà de son parcours habituel.

Il se promenait depuis plus de
trois heures. Cela ressemblait à une fuite. Il avait quitté la rive du fleuve
et s’était dirigé, traversant des rizières, à l’intérieur des terres.

La campagne au sud de Vientiane était
très pittoresque, avec ses villages traditionnels et ses maisons sur pilotis.
Pierre la découvrait avec ravissement. Cette longue randonnée ne l’avait pas
fatigué. Il s’arrêta à l’entrée d’un petit village pour demander à boire. On
lui offrit aussi à manger. Il trouva délicieux le riz blanc gluant cuit à la
vapeur qu’on lui apporta dans un petit panier en osier dont le couvercle
s’emboîtait complètement sur le récipient avec un jeu de cordelettes.

Une spécialité lao. Prenant congé
de ses hôtes, auxquels il promit de revenir, il se dirigea vers la place du
village où un attroupement s’était formé. Il aperçut une silhouette accroupie,
lui tournant le dos, au milieu d’enfants rieurs qui s’agitaient autour d’elle.

Cette apparition le fit
tressaillir. Ce n’était pas Michèle, mais Odile qu’il voyait achetant des
jouets sur la place du marché.

 

Un pincement au cœur, il
s’approcha et sur un ton agressif qui mit en fuite toute la marmaille, il cria
:

– Que faites-vous là ?

 

Michèle interloquée, se leva et
lui répliqua sèchement :

– Mon Dieu quel ton ! En voilà
une façon de dire bonjour !

– Excusez-moi, Michèle, je suis
confus.

Le rire de Michèle le ramena sur
terre.

 

Il avait été grotesque et le
regrettait. Pour se faire pardonner, il proposa de faire le tour du village
avec elle. L’incident vite oublié, elle lui expliqua qu’elle était venue en
mission à la recherche d’un enfant abandonné, d’un orphelin signalé comme
vivant dans ces parages.

Les Français, puis les G.I. américains,
au cours de ces deux longues et stupides guerres d’Indochine n’avaient pas
laissé que des ruines. De nombreux enfants étaient nés de leur union avec des
femmes du pays.

Beaucoup de ces femmes
possédaient ou pouvaient prétendre être de nationalité française. Mariées ou
non à des militaires français, elles avaient été nombreuses à être abandonnées.
Certains de leurs compagnons étant pour la plupart déjà mariés.

Les consulats de France
enregistraient sans difficulté les naissances.

Les autorités américaines
refusaient de les reconnaître, considérant le concubinage de leurs  boys
avec les laissés pour compte du corps expéditionnaire comme illégal.

C’est ainsi que l’Amérique, tout
en faisant la guerre au Vietnam, fabriquait des petits Français, lesquels une
fois retrouvés, étaient pris en charge par le gouvernement français et confiés
à l’Assistance Publique dès leur débarquement à l’aéroport de Roissy ou d’Orly.

La visite du village terminée,
Michèle proposa à Pierre de le ramener en voiture chez lui. Il accepta, sans se
faire prier, ravi de prolonger cette rencontre. De son côté Michèle bénissait
le hasard qui les avait réunis.

 

Pierre lui plaisait. Depuis leur
première rencontre dans les jardins de l’ambassade, et la soirée passée au Kit
Kat, elle ne pouvait s’empêcher de penser à
lui. Elle n’aurait pas pu dire pourquoi. Sans doute parce que cet homme, à la
différence des autres, ne lui avait pas fait la cour. Non, ce n’était pas
seulement cela. Elle avait été touchée par la douceur de son regard. Un regard
pénétrant, voilé d’un nuage de tristesse qui l’avait émue et troublée.

Arrivé chez lui, Pierre la pria
d’accepter de prendre un verre sur sa terrasse.

Il voulait lui faire admirer le
coucher du soleil sur le fleuve. A peine installés sur les chaises longues, Em
leur apporta des rafraîchissements accompagnés de friandises.

– Vous vivez seul, hasarda
Michèle en donnant un coup d’œil prudent et interrogatif sur Em qui se
retirait, un sourire ambigu aux coins des lèvres.

– Oui.

Un profond silence suivit ce oui
prononcé d’une voix basse, Michèle n’osant pas le questionner davantage et
Pierre voulant savourer pleinement cet instant de quiétude et de paix. Allongés
sur des coussins épais, dans cette atmosphère paisible, sereine et chaude des
fins de soirée sous les Tropiques, ils restèrent ainsi sans dire un mot jusqu’à
ce que le soleil dans un dernier embrasement eût disparu dans un éblouissant
flamboiement de l’autre côté du fleuve. Le jour baissait très vite dans ses
ultimes flammes.

Pierre se leva pour allumer un
lampadaire en fer forgé placé au-dessus de Michèle.

 

Il faisait très doux. L’air tiède
était parfumé de toutes les senteurs pénétrantes et envoûtantes du jardin où
dominaient les frangipaniers. Les premières étoiles se devinaient au travers
des palmes des cocotiers et au-delà des branches d’un immense manguier.

De sa place, il l’observait. Tout
auréolée de lumière elle semblait irréelle. Les yeux mi-clos, un tendre sourire
éclairant son visage, elle ressemblait à une madone.

Il ne voyait qu’elle sur cette
terrasse plongée maintenant dans une douce obscurité.

Irrésistiblement attiré, il se
redressa et, avec beaucoup de précautions, craignant de voir s’évanouir cette
créature de rêve, s’agenouilla à ses pieds.

Michèle, troublée, ne bougea pas.
Elle semblait dormir les yeux fermés. Elle se sentait si bien, enfoncée dans
ces coussins de soie souples et moelleux.

Pierre, se redressant lentement
prit délicatement son beau visage entre ses mains et déposa avec une grande
douceur un baiser sur ses lèvres.

Toute frissonnante, elle se leva
avec un oh ! de surprise intimement attendue.

– Vous n’êtes pas fâchée ?
murmura Pierre.

– Non, balbutia-t-elle.

Et saisissant son sac, elle
s’enfuit le laissant interloqué et inquiet.

C’était pour Michèle, son premier
baiser. Jamais, auparavant, un homme n’avait osé l’embrasser.

 

La compagnie Royal Air Lao était
moribonde à la suite du crash, dans la forêt laotienne, de deux avions Douglas
DC4 et DC3, la quasi-totalité de sa flotte, quand le jeune prince Panya
Souvanna Phouma, le fils du premier ministre, en prit la Direction.

Pour reconstituer sa flotte il
s’adressa d’abord à une société américaine qui mit à sa disposition un Lockheed
Electra avec son équipage puis, sur les conseils de son père, il fit
appel à Air France pour l’assistance commerciale.

Ainsi reconstituée, la compagnie
aérienne retrouva la confiance de sa clientèle.

Les vols reprirent à la
satisfaction de tous et son réseau s’accrût de nouvelles liaisons
internationales.

Pierre en profita pour se rendre
dans la cité royale. Le trajet par la route était possible mais risqué, bien
que les hostilités, ou plutôt la petite guerre que les deux princes[35] se faisaient
au loin dans la plaine des jarres, n’aient aucun impact sur la majeure partie
du royaume.

En effet, après de longues et
nombreuses péripéties, ponctuées de plusieurs coups d’Etat, le Prince Souvanna
Phouma, nommé premier ministre depuis 1962, avec l’appui et la bénédiction du
roi et de l’aide U.S., avait enfin rétabli un équilibre convenable et
contrôlait courageusement, fermement l’ensemble du pays.

Le Laos ne donnait pas
l’impression d’être en guerre, malgré l’irréductible opposition du Prince rouge.
Ce fut bien la première impression de Pierre en s’installant à Vientiane.

Il y régnait une atmosphère de
calme et les jours s’écoulaient paisiblement.

 

Arrivé au-dessus de Luang
Prabang, le Lockheed Electra de Royal Air Lao entama à la
verticale un vol circulaire de lente et prudente descente afin d’éviter les
noirs pitons qui dominent et cernent la piste.

Sous l’appareil, la ville baignée
de soleil se présentait comme la palette d’un peintre, avec le vert des
palmeraies, le rouge des tuiles, le blanc des pagodes, le jaune des eaux
limoneuses du Mékong et le bleu de son affluent le Nam Khan.

Un dernier coup d’aile en
direction de la flèche dorée du Vat-Chomsi, le reliquaire posé au sommet de la
plus haute colline dominant la plaine de la cité royale, un dernier
scintillement dans le lointain et l’avion atterrit lourdement dans un fracas
assourdissant en soulevant un nuage épais de poussière ocre.

Derrière le haut grillage
séparant la piste d’atterrissage des baraques de l’aérogare, Hemingway les
attendait. C’était le directeur du Phousi Akhane Hôtel.

Maurice, avec sa barbe grise et
ses yeux bleus perçants, ressemblait étonnamment au célèbre écrivain.

D’où son surnom.

Pierre fut tout surpris
et heureux de retrouver son ancien associé. Il ne l’avait pas reconnu sur-le-champ.
Maurice était devenu une célébrité locale. Son surnom y contribuait. Comme
beaucoup d’autres, il avait échoué en fin de parcours au Laos.

Terre d’accueil et d’asile.
Dernier refuge ouvert à tous les paumés d’Indochine.

Ils étaient nombreux ceux qui
après avoir raté leur vie ou fuyant un passé douteux étaient venus dans ce pays
pour se refaire. Les Lao étaient très compréhensifs et ne posaient jamais de
questions. Pour un Maurice qui avait réussi, combien traînaient misérablement
leurs savates, vivant d’expédients divers.

Les retrouvailles à l’aéroport
furent accompagnées de grandes tapes dans le dos, de grandes exclamations de
joie, d’embrassades chaleureuses. En quelques mots, ils s’étaient tout dit sur
leur vie depuis la disparition de René, en s’attablant au petit bar de
l’aéroport.

Michèle, étonnée et perplexe,
sans s’occuper d’eux, suivit le chauffeur pour prendre place dans le minicar de
l’hôtel.

Le trajet fut très court. Leur
installation rapide. Maurice avait bien fait les choses. Des orchidées dans la
chambre de Michèle, du champagne dans celle de Pierre et un magnifique bouquet
de roses rouges sur la table du restaurant.

Toutes ces délicates attentions
ne parvinrent pas à dérider Michèle.

Après le baiser sur la terrasse,
Pierre, toujours embarrassé et soucieux, lui avait téléphoné pour prendre de
ses nouvelles. Son départ brusqué l’avait déconcerté et lui avait laissé une
sorte d’inquiétude au cœur. Dès les premiers mots échangés, il comprit que loin
d’être fâchée, elle était heureuse de l’entendre et souhaitait le revoir.

Elle lui apprit qu’elle devait se
rendre en mission à Luang Prabang. Encore une histoire d’enfant à recueillir.

Il lui proposa de l’accompagner.
Elle accepta avec plaisir.

 

Dès leur première rencontre, elle
avait été plus que charmée par Pierre, troublée. Ce premier baiser sur la
terrasse lui brûlait encore les lèvres. Elle le devinait bien que Pierre la
désirait, qu’il était heureux d’être avec elle, mais elle ne comprenait pas
très bien son comportement, sa manière d’être. Il était déroutant.

Sa façon agressive de l’aborder
dans le village, sa conduite dans l’avion avec la jeune et ravissante hôtesse
Lao, l’ignorance dont il fit preuve à son égard alors qu’il retrouvait son ami
et ancien associé. Tout cela était déconcertant.

Elle voulait comprendre. C’est
pourquoi, assise face à lui dans la salle à manger déserte de l’hôtel, elle
l’observait, cherchant à percer le mystère de cet homme.

Puis n’y tenant plus, elle lui
demanda :

– Pierre, pourquoi teniez-vous
tellement à m’accompagner ? Pourquoi tout ce luxe et ces prévenances ? Que
voulez-vous ? Qu’attendez-vous de moi ?

Ces questions directes,
inattendues, prononcées gentiment, calmement, obligèrent Pierre à revenir sur
terre et prêter plus d’attention à Michèle car, une fois de plus, il était
ailleurs, perdu dans ses pensées.

Elle attendait sa réponse. Pris
au dépourvu, il restait silencieux.

Alors, repoussant brusquement sa
chaise, elle se leva pour s’enfuir et d’une voix sèche, elle lui martela :

– Bonsoir, monsieur Malroy.

Pierre, en un geste rapide, mû
comme par un ressort, lui saisit le poignet et l’obligea à se rasseoir.

Il se mit à parler. Il n’en
finissait pas de se raconter.

Cela ressemblait à une
confession. Michèle, silencieuse, attentive, n’osant pas l’interrompre, les
yeux humides, écoutait.

– Voilà… vous savez tout de moi
maintenant. Je suis seul, j’ai besoin de vous.

L’hôtel était plongé dans
l’obscurité. Tout le personnel avait disparu, les laissant seuls à leur table
faiblement éclairée par la lampe tempête placée au-dessus d’eux.

Il était minuit passé. Michèle,
très touchée, bouleversée par ces confidences, se leva et s’approchant de
Pierre, toujours sans un mot, lui prit la main et l’emmena jusqu’à sa chambre.
Devant sa porte Pierre eut un petit moment d’hésitation.

Ils se trouvaient face à face,
troublés, retenant leur respiration, leurs corps se frôlant presque.

La suite se déroula comme dans un
rêve et tout arriva sans qu’aucun d’eux s’en rendît très bien compte. Cela
devait se produire, comme si une force invisible l’avait programmé. D’un doigt
hésitant, Pierre lui caressa le front, puis très lentement effleura l’ovale de
la joue, la caresse suivit la courbe du cou, pour s’arrêter sur la pointe du
sein. L’enlaçant avec beaucoup de précaution, il la serra contre lui et
l’embrassa doucement l’obligeant à entrouvrir ses lèvres. Michèle, toute
tremblante, s’abandonna. Toujours enlacés, ils franchirent le seuil de la
chambre. Elle s’offrit à lui tout simplement. Ce fut leur première nuit
d’amour.

Lorsque Michèle se réveilla, le
soleil était déjà bien haut sur l’horizon. Allongée près de Pierre encore
endormi, appuyée sur un coude, elle contempla l’homme auquel pour la première
fois elle s’était donnée.

 

Elle réfléchissait à tout ce que
Pierre lui avait dévoilé de lui-même. Il s’était livré comme un naufragé
s’accrochant à une bouée. Elle avait compris, elle en était persuadée, que
s’étant entièrement confié, il attendait d’elle qu’elle lui donnât ce qui lui
manquait désormais le plus, un amour tendre et affectueux.

Jamais, pensait-elle, il ne
l’aimerait comme il avait aimé Odile. Elle l’acceptait pour l’instant. Mais,
petite femme volontaire et décidée, elle se promettait de se consacrer à lui,
de l’entourer de sa tendresse et de son amour. Parce qu’elle aussi l’aimait.

Elle réalisait, après cette
caressante nuit, combien son corps plaisait à Pierre. Elle en ferait son
principal atout.

Il serait à elle, entièrement,
définitivement.

Lorsque Pierre se réveilla à son
tour, Michèle, debout près de lui, lui souriait.

– Quelle heure est-il ?

– L’heure de s’aimer.

Otant son kimono, elle se glissa
toute nue sous le drap que Pierre avait soulevé pour la recevoir. Leur première
journée se passa au lit.

 

Le séjour au Laos de monsieur
Loiseau touchait à sa fin.

Il appréhendait son retour en
France, où il devait prendre sa retraite.

Il avait vécu toute sa carrière à
l’étranger. Une vie de nomade avec ses avantages et ses inconvénients. Veuf, il
avait élevé Michèle. Elle l’avait suivi dans tous ses déplacements.

Pierre, de son côté, ressentait
un sourd désir de rentrer en France.

Il avait envisagé de le faire
avec Odile. Le sort en avait décidé autrement.

De cette France qu’il avait
quittée plus de vingt ans auparavant, il  avait gardé une image vague, floue,
incertaine.

Une terre inconnue, à découvrir.

Comment vivait-on là-bas ? Il lui
faudrait sans doute se lancer dans les affaires. Il était encore trop jeune
pour songer à la retraite.

Fils unique et orphelin de bonne
heure, il ne se souvenait d’aucun lien de parenté. Même pas d’avoir eu un père.
Simplement d’avoir ressenti à la mort de sa mère une étrange sensation.

C’était comme si le cordon
ombilical avait été coupé une deuxième fois. Une fois pour toute. Le lâchant,
petite poussière flottante abandonnée dans l’espace sidéral.

Il était seul au monde. Vraiment
seul.

Le cataclysme qui s’était abattu
sur la France en 1940 avait bouleversé sa vie.

Il avait échappé à l’humiliation
de l’occupation allemande pour connaître celle des camps japonais.

Il réalisait, en fin de compte,
alors qu’il n’avait jamais voulu, comme beaucoup d’autres, l’admettre, que les
évènements tournant à l’avantage des forces communistes, il fallait quitter ce
pays avant qu’il ne soit trop tard.

 

Sa vie en Indochine, quelle
aventure !

Une vie vécue intensément,
jalonnée d’évènements extraordinaires.

Simone, voluptueuse Simone. Son
premier amour. Un amour charnel. Une découverte. Un éblouissement.

Ce Tonkin où il avait souffert,
mais qu’il avait passionnément aimé, où il avait rencontré des hommes de
qualité : Lavangarde, Le van Quat. Ce Tonkin où les épreuves l’avaient endurci,
mûri, pour devenir adulte.

Saigon où il s’était réalisé avec
René, où il avait été heureux.

Odile son grand amour. Un amour
sensuel et tendre. Et maintenant Michèle, un amour calme et doux.

Oui, quelle aventure !

Michèle ! Elle allait le quitter.
Partir. Non, il ne la laisserait pas disparaître.

Il tenait à elle. Il l’aimait.

Il n’y avait pas une minute à
perdre. Il devait se décider tout de suite.

Se fiant à son instinct, il se
leva subitement, quitta sa terrasse, son abri préféré, où il s’était réfugié
pour réfléchir, bouscula au passage Em qui se demanda quel insecte avait bien
pu piquer son maître, pour bondir comme un fou jusqu’à sa voiture.

Il ne fut pas long à regagner
Vientiane et à se garer devant l’ambassade.

Écartant sans ménagement le
planton qui essayait courtoisement de lui barrer la route, il pénétra avec
force dans le bureau du consul qui se dressa tout surpris.

– Monsieur Loiseau, j’ai

l’honneur de vous demander la main de votre fille.

La phrase rituelle à peine
prononcée, les deux hommes tombèrent en riant dans les bras l’un de l’autre.
Puis le vieil homme pressant Pierre sur son cœur, ne put retenir ses larmes.
Des larmes de joie.

Le mariage de Michèle et de
Pierre fut célébré très simplement par monsieur Loiseau, la veille de son
départ.

La soirée d’adieu réunit le Tout Vientiane
au Kit Kat que Somock avait mis gracieusement à la disposition de
ses amis.

Monsieur Loiseau décida de
rentrer rapidement via Bangkok par le courrier d’Air France, afin de remettre
en état sa vieille demeure pour accueillir dignement ses deux amoureux.

Michèle et Pierre s’offrirent un
long voyage de noces à travers le Pacifique avant de rejoindre la France.

Ils trouvèrent très rapidement,
non loin de celle de monsieur Loiseau, une belle maison provençale dominant la
mer pour s’y établir définitivement.

En arrivant, le jour de leur
installation, devant le portail qui s’ouvrait sur un magnifique jardin exotique
qui perpétuait leur rêve, Pierre prit Michèle dans ses bras puis, la portant
jusqu’à la porte d’entrée, il lui demanda après l’avoir embrassée :

– Comment veux-tu l’appeler ?

Michèle le regarda longuement,
lui rendit son baiser avant de lui répondre avec son plus tendre sourire :

– Yasume.

 

Repères chronologiques :

––––––––––––––––

 

28 juillet 1937             Début de la guerre entre le Japon et
la Chine.

1er  septembre 1939     Les troupes allemandes envahissent la Pologne.

Début de la Seconde Guerre
mondiale.

 

14 mai 1940                Les Allemands franchissent la
frontière à Sedan.

14 juin 1940                Entrée
des troupes allemandes à Paris.

17 juin 1940                Demande d’armistice du
gouvernement du maréchal Pétain.

18 juin 1940               Appel du général de Gaulle.

16 juin 1940                Ultimatum
japonais à la France.

Le
général Catroux accepte les conditions japonaises.

 

22 juillet 1940             Passation de pouvoirs entre le
général Catroux et l’amiral Decoux.

30 août 1940               Le gouvernement de Vichy signe un
accord avec le Japon.

L’amiral
Decoux tarde volontairement à régler les modalités d’application de cet accord.

 

2 septembre 1940       L’armée japonaise franchit la frontière
sino-tonkinoise à Dong Dang poste avancé de Langson.

5 octobre 1940            Reconnaissance par l’empereur du
Japon de la souveraineté française en Indochine.

7 décembre 1941        Attaque de Pearl Harbour.

Début
de la guerre du Pacifique.

 

9 mars 1945                            Coup de force japonais.

2 septembre 1945                   Capitulation du Japon.

Déclaration
d’indépendance du Vietnam par Ho Chi Minh.

 

15 octobre 1945                     Arrivée du général Leclerc
et du corps expéditionnaire français.

6 mars 1946                            Modus vivendi Ho Chi
Minh / Sainteny.

19 décembre 1946                  Attaque surprise Vietminh à
Hanoï.

Début de la guerre d’Indochine.

 

7 mai 1954                             Chute de Diên Biên
Phu.

21 juillet 1954                        Reconnaissance officielle
de l’indépendance du Laos  par les
puissances réunies à la conférence de Genève.

Mai 1956                                Annulation des élections générales en
Indochine prévues par les accords de Genève.

 

1er novembre 1963                Assassinat de Ngo Dinh Diem,

Président
de la République du Sud Vietnam.

Arrivée
massive des troupes américaines.

Deuxième guerre du Vietnam.

30 avril 1975                          Le Vietminh s’empare
de Saigon.

Fin
des hostilités au Vietnam.

 

 

 

TABLE
DES MATIÈRES

 

 

Prologue                                                        pages
9 à 11

 

Chapitre I                                                      pages
13 à 46

Hanoi à la
veille du coup

de force japonais.

Pierre Malroy et
Simone.

 

Chapitre II                                                     pages
47 à 78

La vie dans les
camps japonais.

Erreurs du
commandement français.

Capitulation du
Japon.

 

Chapitre III                                                   pages
79 à 105

L’occupation
chinoise.

Les Américains
et le Vietminh.

Départ du Tonkin.

 

Chapitre IV                                                   pages
107 à 130

Le
ravitaillement de Saïgon.

La guerre avec
le Vietcong.

Fin du régime de
Ngo Dinh Diem.

Pierre Malroy et
Odile.

 

Chapitre V                                                     pages
131 à 153

Au Laos
accueillant.

Pierre Malroy et
Michèle.

Retour en France.

 

Repères chronologiques                                 pages
155 à 156


[1]
Station climatique à 1500 m.

[2]
Le Fan Si Pan culmine à 3142 m.

[3]
André Maurois : Les silences du colonel Bramble.

[4] Hautes
collines à proximité de Tong
.

 

[5]
Canidrome : Nom donné au cynodrome (piste sur laquelle se disputent des
courses de lévriers).

[6] Jai-Alai :
Pelote basque à grand chistera. Le parterre où évoluaient les joueurs était
limité par des murs sur trois côtés. Le 4ième côté était occupé par les
spectateurs protégés par un grillage.

[7]
Cotab : marque de cigarette, aussi connue que les gauloises.

[8]
Becons : en vietnamien ! Jeunes garçons. Se prononce Béconne.

[9] Shôka : poète de
la fin du 16ème siècle.

[10]
En français, approximativement : Il n’y en a pas,
iI n’y a rien.  

[11]
Gros juron Japonais.

[12]
En Japonais : Debout, en avant…

[13]
Yasume, se prononce : ya-sou-mé ; signifie : repos.

[14]
Choum-choum : alcool de riz indochinois (50 à 80°).

[15]
Saké : boisson Japonaise contenant 10 à 15° d’alcool de riz, se boit tiède.

[16]
Ilé-Kinshiraréta : en Japonais : non, défendu.

[17]
Amiral Jean Decoux : Commandant en chef des Forces navales en Extrême-Orient
; nommé par le gouvernement de Vichy prit ses fonctions de Gouverneur-général
le 20 juillet 1940.

[18]
Général Georges Catroux : pour avoir traité avec les Japonais, il fut
désavoué, limogé et rappelé en France par le gouvernement de Vichy ; il préféra
rejoindre le général de Gaulle.

[19]
Congaï : jeune concubine indigène.

[20]
Dans l’épreuve du pentathlon militaire.

[21] Roger Vercel (1934).

[22]
Zô : pâté tonkinois.   

[23]
Ils furent identifiés et condamnés à la libération.

[24] Il fut même
invité à assister, à côté du général Mac Arthur, à bord du cuirassier  » USS
Missouri  » dans la baie de Tokyo, à la signature de la capitulation japonaise.

[25]
 » A la barre de l’Indochine. J’ai maintenu  » J. Decoux.

[26]
A la barre de l’Indochine. J’ai maintenu, page 343  J. Decoux.

[27]
Il fut à l’origine de l’accord Ho Chi Minh / Sainteny (Modus vivendi du 6
mars 1946), reconnaissant la République du Vietnam, comme Etat libre de la
Fédération Indochinoise dans l’Union Française. Accord devenu caduc après le
bombardement de Haiphong (23 novembre 1946).

[28]
VNQDD : Viet Nam Quoc Dân Dâng, parti nationaliste Vietnamien.

[29] Kampé :
équivalent de cul-sec.

[30] L’Arc-en-ciel
: célèbre cabaret dancing de Cho Lon.

[31]L’attaque
surprise du Viet Minh à Hanoï contre les forces françaises, le 19 décembre
1946, marque le début de la guerre d’Indochine.

[32] La
République du Sud-Vietnam s’y étant opposée, craignant un trucage des élections
.

[33] Ce
trafic pouvait se faire en jouant sur la différence entre le taux officiel de
la piastre (17 francs) et son cours sur les marchés libres ou parallèles (10
francs, ou moins). Les transferts ne pouvaient se faire qu’avec l’accord de
l’Office Indochinois des Changes. (O.I.C) qui ne maîtrisait pas, semble-t-il,
tous les trafics.

[34] Expression lao courante
pouvant signifier : que rien n’est grave…
c’est sans importance.

[35] Le Prince
Souvanna Phouma et son demi-frère le  »’ Prince rouge » Souphanouvong.


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