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D’Erzeroum à Shanghai 1978 / 1946 .
2 décembre, 2010, 14:15
Classé dans : Roman

 

 

Jean Chaland

                                                D’Erzeroum à Shanghai

- 1879 – 1946 -

Itinéraire de mon père arménien

1

 

à  Nicole.

 

Préface

Je connais des personnes qui prétendent, qui assurent même, garder des souvenirs pouvant remonter au tout début de leur vie, voire de leur vie intra-utérine… Ils ont de la chance ! Les miens se situent vers l’âge de sept ou huit ans, ce sont deux flashes un peu flous. Je me vois, tout petit, devant le pas de la grande porte d’entrée de notre maison, située route Sieyès, dans ce qui fut pendant près d’un siècle la concession française de Shanghai, surpris et effrayé par une pluie diluvienne ; le deuxième souvenir me rappelle un bateau des Messageries Maritimes : je me vois, sur un pont, une ceinture autour de la taille, solidement attaché par une longue corde à un billot. Ma mère redoutait sans doute de me voir tomber à la mer. Il est vrai qu’avec quatre garçons dont le dernier âgé de quinze mois, elle avait fort à faire.

Ce voyage avait été décidé par mon père. Souhaitant acquérir la nationalité française, un séjour de sa famille en France était non seulement souhaitable mais indispensable. Il pensait, aussi, préserver l’avenir de ses enfants qui étaient comme lui apatrides protégés français. Ce n’est qu’après avoir sollicité les conseils de monsieur Naggiar, diplomate d’origine arménienne et futur ambassadeur de France en Chine, alors consul général à Shanghai, et sur ses recommandations, qu’il envoya sa famille séjourner en France pour obtenir la naturalisation désirée et faciliter ainsi toutes les formalités requises… Arménien, natif d’Erzeroum, mon père avait toujours rêvé de finir ses jours en France où il avait passé plusieurs mois, avant de venir s’établir en Chine.

En France, ma mère avait des frères, déjà installés depuis plusieurs années dans la région parisienne, ce qui facilita au courant de l’année 1926, son emménagement avec ses quatre fils. Avec l’assistance d’un de ses frères, elle trouva à se loger rue d’Argenteuil à Asnières. Je n’ai aucun souvenir précis de cette période…

Ne souhaitant pas laisser mon père trop longtemps seul, elle décida dès 1929 de prendre le chemin du retour avec ses deux plus jeunes enfants, et me confia ainsi que mon frère aîné à un couple de retraités retirés à Paris, au 55 avenue des Gobelins. Monsieur et Madame Raffault étaient des personnes de qualité et d’une grande bonté. Mon père avait été mis en rapport avec eux par l’intermédiaire d’un de ses fournisseurs de Marseille qui devait avoir, sans doute, un lien de parenté avec mes futurs correspondants.

Monsieur Raffault, avant de prendre sa retraite, dirigeait l’Ecole normale de Melun.

Je me souviens du dernier jour que je passai avec ma mère, que je ne devais pas revoir avant plusieurs années. C’était une fin d’après-midi au lycée Henri IV… Il pleuvait, j’étais triste, retenant mes larmes, pas très conscient de la réalité et de l’importance de cette séparation, alors qu’elle allait avoir une grande influence sur l’évolution de ma personnalité ; j’avais alors huit ans.

Après son départ, je réalisai que j’étais devenu pensionnaire de cet illustre établissement, tout étonné et fier de porter un uniforme, fait d’un drap épais de couleur bleu noir, avec de beaux et gros boutons dorés… Mon séjour dans ce lycée allait être de courte durée, une petite année scolaire…

Je n’ai aucun souvenir ni du dortoir, ni de ma classe.

Je me souviens tout de même qu’un jour, lors de travaux, une brèche était ouverte sur la rue… Je n’avais pas classe, nous n’étions pas en vacances, enfin quoiqu’il en soit je me retrouvai dehors, arpentant seul le boulevard Saint-Michel, légèrement enivré par une étrange sensation de liberté, captivé par tout ce que je voyais et découvrais. Je m’attardai longtemps devant un café à admirer un distributeur automatique de sandwiches, étincelant de lumières multicolores, une mystérieuse machine que je voyais pour la première fois.

Alors que je savourais ces moments de plaisir, je fus soudain saisi d’une sorte de crainte me demandant ce que je faisais dehors. J’étais sorti sans permission, il fallait donc que je rentre comme j’étais sorti, sans me faire remarquer. De cette mini-fugue, sans la découverte de cette merveilleuse machine, le souvenir de mon escapade se serait enfoui, comme tant d’autres, au plus profond de mon subconscient.

De mes camarades de classe, aucun visage ne reparaît !… Aucun nom !… Comme souvenirs c’est plutôt mince. D’ailleurs mon frère aîné ne devait pas me donner l’occasion d’en avoir davantage…A la suite d’une méchante dispute avec un garçon de son âge, des insultes avaient été échangées, il lui décocha une droite qui l’envoya rouler par terre sans connaissance. L’affaire fit grand bruit avec en conclusion, son expulsion. Georges prétendit par la suite que ce garçon l’avait traité « de sale étranger »…

Malgré l’énergique intervention de monsieur Raffault, les portes du lycée restèrent impitoyablement fermées et nous dûmes changer d’établissement, devenant pensionnaires au Collège Jacques Amyot de Melun.

En ce qui me concerne, à aucun moment de ma vie je ne fus la cible de ce genre de comportement raciste. Sauf une seule fois, pendant la Seconde Guerre mondiale, victime d’une mesure décrétée par le gouvernement de Vichy. Alors que j’étais admis avec une douzaine de jeunes appelés à suivre pendant six mois les cours d’E.O.R. à Tong (Tonkin) un officier, de l’état-major du Général commandant supérieur des troupes en Indochine, se rappela soudain que je ne pouvais pas être nommé Aspirant de réserve, malgré mon succès à l’examen de sortie et qu’il fallait, selon lui, obtenir l’accord des plus hautes instances gouvernementales. En effet, une loi de Vichy interdisait aux français d’origine étrangère d’accéder aux grades administratifs et militaires ; une exception était toutefois accordée à ceux qui avaient rendu d’éminents services à la France.

Encore trop jeune pour avoir eu l’occasion de rendre de tels services, je n’avais que le droit d’être un bon deuxième classe.

Je dois dire à la décharge de l’officier scrupuleux et appliqué au respect de la loi, que j’avais auparavant été autorisé, sans doute par inattention des autorités responsables, à me présenter au concours d’entrée et que l’on avait refusé, en vertu de la décision vichyssoise et malgré mes bons résultats, que je me rende à Tong pour rejoindre mes camarades futurs officiers.

Grâce au soutien efficace de mon capitaine, on accepta, après deux longues semaines d’hésitation, de me laisser suivre les cours d’E.O.R. à titre temporaire. Je fus finalement, après la réception d’un télégramme d’Etat en provenance de Vichy, nommé Aspirant en décembre 1943.

Cet épisode est d’autant plus cocasse et ridicule que mon frère aîné, ironie du sort, était officier pilote dans l’armée de l’air, et que mon meilleur compagnon à l’époque, un shanghaien comme moi, Maurice Tcheng, de père chinois et de mère française n’avait pas subi la même mésaventure

J’ai gardé un très bon souvenir de mon instituteur. Un homme remarquable, pédagogue doué d’une patience infinie, que l’on écoutait avec bonheur et le plus grand respect. Nous faisions avec lui de longues promenades éducatives, notamment dans un endroit que nous fréquentions souvent et qui s’appelait le Triangle. C’était aussi notre terrain de jeux préféré. Je me souviens que la visite du château de Vaux-le-Vicomte fut pour moi un enchantement.

Il n’en était pas de même pendant les heures d’études et au dortoir. Nous avions comme surveillant une espèce de brute, un escogriffe qui, déjà, nous impressionnait par sa taille et son physique. Il se plaisait à nous terrifier. De nature méfiante et soupçonneuse, il nous réveillait en nous secouant violemment pour nous demander : « Tu dors.. ? » alors que nous étions endormis depuis un bon moment. Il était sans doute persuadé que, cachés sous les draps, nous bouquinions à la lumière d’une lampe électrique. Il prenait réellement plaisir à nous tourmenter.

C’est le seul détestable souvenir de mon séjour en France, lequel devait prendre fin en 1932 après ma première communion que je fis dans la cathédrale Saint Aspais de Melun. Monsieur et Madame Raffault - sans doute étaient-ils originaires de la région - possédaient une maison à Allonnes près de Saumur. Nous y passions tous les mois d’été.

Je me souviens également de merveilleuses vacances passées au bord de la mer en Bretagne, à Quiberon et à Saint-Cast où je fis partie du club des benjamins « le cœur sur la main » de monsieur Jaboune, à Saint-Cast où je fus, bien ingénument, amoureux pour la première fois de ma vie. En y réfléchissant, je m’aperçois que je n’ai retenu aucun nom et prénom de tous les enfants de mon âge que j’ai fréquentés. Pas même celui de celle qui provoqua mes premiers émois.

Les années que je vécus auprès de monsieur et madame Raffault et de leur fille Jeanne - qui avait coiffé Sainte Catherine depuis plusieurs printemps - ont eu une grande influence sur mon caractère et ont incontestablement durablement façonné en grande partie l’adolescent et l’homme que je suis devenu par la suite. Entre huit et onze ans j’ai appris et compris beaucoup plus de choses de la vie qu’au cours des précédentes années, avant de quitter en larmes ma famille d’accueil et la France et reprendre le chemin de l’Asie.

Mes parents venaient de m’inscrire, à Shanghai, au Collège Municipal pour la rentrée de septembre 1932.

Alors que j’étais sur le point de faire mes adieux monsieur Raffault m’apprit en m’embrassant, que j’étais devenu désormais un petit Français, mon père ayant obtenu récemment sa naturalisation. S’il était heureux de m’annoncer cette nouvelle, je ne réalisai

pas ce qu’elle avait d’important, la notion de nationalité m’étant totalement abstraite, ne saisissant pas ce qu’elle changeait pour moi.

Jeanne Raffault m’a accompagné jusqu’à Marseille où nous avons été accueillis par le principal fournisseur de mon père, le présumé parent des Raffault.

Le jour du départ, elle m’a confié au maître d’hôtel du navire, le d’Artagnan, pour un voyage paradisiaque. L’épouse du directeur à Saigon des Messageries Maritimes me prit sous sa protection. C’est ainsi que j’ai passé toutes mes journées en Première où je faisais les quatre cents coups avec son fils avant de rejoindre le soir venu ma cabine en Seconde classe pour me coucher.

De cette longue traversée jusqu’à Saigon, environ trois semaines, il ne m’est resté que le souvenir d’une grande soirée de fête au cours de laquelle j’ai gagné à la tombola un magnifique petit voilier ; d’une tempête dans l’océan Indien, une aubaine pour mon compagnon de jeux et moi, car n’étant pas malades, nous avons dévoré toutes les friandises abandonnées par les passagers qui avaient regagné leurs cabines ; des tendres attentions de la femme de chambre qui venait tous les soirs border mon lit et me souhaiter une bonne nuit en m’embrassant… Il faut croire qu’elle me trouvait mignon pour me dire : « C’est dommage que tu n’aies pas vingt ans », déclaration que je n’ai comprise que beaucoup plus tard. J’étais candide, innocent et naïf.

Je n’aurais rien retenu du trajet entre Saigon et Shanghai si, à l’escale de Hongkong, une vielle dame respectable ne m’avait pas accueilli à la demande de mon père. Elle résidait en permanence au Peninsular Hôtel de Kowloon. Je me souviens très bien de mon arrivée dans son appartement, après avoir été happé, très tôt le matin dans ma cabine, par une des personnes de son entourage. Elle venait de se réveiller et semblait plutôt grognonne.

Ayant certainement fait la fête la veille, elle avait mal à la tête, la gorge en feu et la voix enrouée. Une servante lui préparait dans un grand verre deux jaunes d’œuf battus qu’elle avala d’un seul trait avec une bonne dose de porto, J’étais très impressionné par sa manière d’être et sa façon de gouverner ses servantes. Elle ne parlait pas français, j’ignorais l’anglais, aussi notre conversation était très limitée. Traité comme un petit prince, j’ai passé une agréable journée. Mon père m’apprit par la suite que j’avais été reçu par une veuve et riche Arménienne à laquelle il avait rendu dans le passé quelques services.

L’arrivée à Shanghai après l’ancrage devant le Consulat Général de France, fut pour moi un véritable choc. Sur les quais se pressait une foule innombrable, une immense fourmilière ; j’étais fasciné et impressionné par cette grouillante multitude en perpétuel mouvement. Que de Chinois, que de Chinois….

Appuyé sur le bastingage du pont promenade, les bras croisés et la tête posée sur mes bras, j’attendais que l’on vienne me chercher, me demandant comment se passeraient les retrouvailles. Etais-je heureux ou non ?… Je comprenais bien, tout en l’appréhendant vaguement, qu’une nouvelle vie s’annonçait pour moi. Monsieur et Madame Raffault disparaissant à tout jamais, mes vacances maritimes prenant fin, le collège municipal de la concession française m’attendait. La France était loin maintenant,

j’allais faire la connaissance de mon père, de mes deux frères et revoir ma mère, la seule personne dont le visage m’était familier.

Au bas de l’échelle, se préparant à monter, un couple me faisait de grands signes : mes parents. Enfin cela devait être eux, ma mère m’avait sûrement reconnu, ce qu’elle m’a confirmé par la suite. Une fois à bord et après avoir remis une grosse enveloppe au maître d’hôtel pour le remercier, alors qu’il ne s’était aucunement occupé de moi pendant tout le voyage, mes parents me récupérèrent et m’emmenèrent chez eux, c’est-à-dire dans ma nouvelle maison.

C’était une nouvelle demeure, un grand appartement au coin de la rue Cardinal Mercier et de l’avenue Joffre, en face du Cathay Théâtre, au-dessus du plus important des nombreux magasins que mon père possédait. Ce n’était plus la belle maison de la route Sieyès, le séjour de ma mère, le mien et celui de mon frère aîné - Georges était toujours en France chez les Raffault - étaient sûrement la cause de ce changement de domicile. La naturalisation de mon père avait coûté sûrement beaucoup d’argent. . Ses affaires restaient cependant toujours aussi florissantes.

Je découvrais mon père. Âgé de cinquante-trois ans, de taille moyenne, le front dégarni, une couronne blanche autour de la tête. il était bien bâti, sa large poitrine donnait de lui une impression de force. Les quelques années que j’allais vivre avec lui n’allaient pas m’apporter grand-chose ; il travaillait beaucoup et je ne le voyais pas souvent. Il était, non pas distant, mais très réservé, parlait peu. J’ai compris beaucoup plus tard les raisons de son comportement. Un mal secret le rongeait…

Bien que nos contacts étaient peu fréquents j’ai obtenu par ma mère suffisamment de renseignements sur sa vie. Une vie riche en événements extraordinaires et fabuleux. Mon père a été en effet le témoin d’une longue page de l’histoire contemporaine, de la guerre des Balkans jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Poursuivi par son souvenir, j’eus toujours envie de reconstituer l’histoire de sa vie. Faisant appel à mon imagination pour suppléer les zones d’ombre et les inconnus de son existence, voici l’histoire de : « Mon père, cet inconnu… ».

Jean Chaland

Neuvic, le 24 Février 2006

« Cette histoire est entièrement vraie, puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre.. ».

Boris Vian.

 

 

 

 

Mon père, cet inconnu…

En cette fin d’année 1879, alors que Krikor Tchakalian quitte précipitamment sa boulangerie en courant, la nuit commence à tomber sur la ville d’Erzeroum, envahie d’un froid glacial venu des hautes montagnes environnantes. La rudesse de ce climat importe peu à cet homme de taille moyenne, à la trentaine vive, au visage buriné et orné d’une belle moustache, tout à son empressement. Ici, à près de deux mille mètres d’altitude, la froidure d’un 1er octobre n’étonne personne.

Depuis ce matin Krikor se montre d’une humeur irritable, il a la tête ailleurs et même pétrir la pâte l’insupporte. Un très jeune messager doit venir lui annoncer la nouvelle qui fera de lui le plus heureux des hommes mais le gamin n’est toujours pas arrivé… Le boulanger essaie, sans y parvenir, de penser à son travail, mais ne peut que sursauter et souffler de dépit à chaque entrée d’un client. Déçu de ne point voir celui qu’il attend fébrilement, il retrouve son regard anxieux. Parfois même, il se surprend à parler seul : « Mais que fait-il ce sacré gamin à traîner en route… ».

Loin de toute cette angoisse, le petit Mehmed, un malicieux ottoman de huit ans, attend lui aussi mais reste imperturbable. Faisant fi des soucis des adultes, le gosse sait que rien n’a plus de valeur que la récompense qu’il recevra en échange de ce menu service : une petite brioche dorée et sucrée à souhait.

Il a bien sûr entendu toutes les vilenies que les grands profèrent à propos des Arméniens, toutes ces mauvaises paroles sur ce peuple de « lâches, de voleurs… », mais son voisin n’en est sûrement pas un, puisque c’est un boulanger et qu’il lui donne du pain et quelques douceurs à chaque service rendu.

 

Il se fait tard…

Krikor est au bord de l’implosion. La journée lui a paru longue et l’attente pénible. Assis aux écritures, il s’efforce de remplir consciencieusement son livre de comptes lorsqu’il aperçoit enfin son petit messager. Sans même dire un mot à Beytullah, son aide turc qui répond aux demandes d’une cliente, il délaisse aussitôt son magasin pour se rendre sans tarder sur les lieux de l’heureux événement.

Son envie d’arriver au plus vite est freinée par la raison et un instinct de survie qui lui intiment l’ordre de ne surtout pas bousculer, ni même effleurer malencontreusement un « turban blanc », à la sensibilité épidermique exacerbée depuis que l’empire ottoman prend l’eau de toutes parts. Soldats ou habitants turcs, tous deviennent de plus en plus irritables et n’ont de cesse de réprimer durement la population arménienne.

Alors Krikor se doit de rester prudent, même si en ce jour si important, il aimerait culbuter ces gens en pleine discussion, ces femmes hésitantes devant un étal, et surtout ce conducteur qui bloque la grande rue marchande avec son attelage et entrave sa progression. Bien qu’il vitupère intérieurement, il essaie de ne pas se départir de ses habitudes courtoises, de ne pas tomber dans le piège qui mène à la correction sauvage, ce qui est arrivé à son ami Serop qui en a perdu la vie. Son allégresse se ternit un instant à l’évocation fulgurante de ce dramatique accident. Il s’en souvient très bien de cette algarade, résultat d’un simple mauvais pas qui fit trébucher Serop contre un groupe de

« turbans blancs », déclenchant alors la bastonnade meurtrière. Plus l’homme se défendait, plus il argumentait de sa bonne foi sans y parvenir, plus les coups redoublaient de la part de ces soldats aux regards haineux. Quelques compatriotes, très minoritaires en nombre dans la foule et venus à son secours, furent tenus en respect par des armes sorties

de leur fourreau. Krikor appartenait à ce groupe impuissant qui ne put que subir avec passivité ce lynchage en règle.

Tandis que Serop agonisait dans une mare de sang, la fureur retomba et le plus gradé des agresseurs s’approcha de l’attroupement d’Arméniens, reconnaissables à leurs turbans bleus aux raies blanches ou rouges. Plein de morgue et fort de sa puissance, il hurla : « Vous auriez dû tous partir l’année dernière avec les troupes russes comme la plupart de vos chiens de frères ! On ne veut plus de vous ici, vous n’êtes que des espions, des traîtres… ».

Atterrés, nous avions ramené Serop chez lui, peinant sous le poids du corps inerte de cet homme à la corpulence impressionnante. Quelle sensation de désespoir à notre arrivée quand sa femme et ses enfants reçurent la macabre visite ! Sans commentaire, sinon nos dérisoires paroles de réconfort, nous laissâmes un nouveau logis de notable endeuillé, avec la certitude que ce crime avait été programmé. Ce meurtre allongeait la liste déjà conséquente des disparitions d’hommes politiques engagés, relais actifs de la diaspora qui œuvrait auprès des grandes puissances pour l’indépendance de l’Arménie.

Nous venions de perdre un tribun remarquable qui nous avait fait rêver lors de réunions privées au fond de son entrepôt de cuir et de tapis, bien à l’abri d’oreilles indiscrètes. De sa voix puissante, Serop commentait avec fougue les événements survenus dans le monde ottoman en déconfiture, comme la récente déroute de l’armée turque. Partie réprimer la révolte des populations chrétiennes de Bulgarie voulant l’indépendance, elle s’était faite malmener par l’intervention de la Russie, qui la tailla en pièces en moins d’un an : « Vous verrez, mes amis, que notre liberté viendra avec nos frères russes… ». Il ne se trompait pas, car la Russie, entrée en guerre1, profita de cette aubaine pour marcher sur la capitale de l’empire ottoman pris en tenaille par les armées tsaristes venues du Caucase. Le rêve s’était transformé en une réalité palpable lorsqu’aux portes d’Erzeroum étaient arrivées les troupes commandées par le général arméno-russe

Loris-Melikov2. Nous étions fous de joie, d’une liesse indescriptible, pensant qu’elles nous apportaient un vent de liberté sur « le modèle bulgare ». Le sultan Abdul Hamid demanda d’ailleurs sans tarder l’arrêt des hostilités3 lorsque les Russes s’emparèrent de la ville d’Andrinople4, située à deux cents kilomètres de la capitale ottomane.

Serop, toujours lui, obstinément puissant dans des diatribes avec ses collègues notables, crut dur comme fer qu’enfin notre nation serait reconnue, avec l’arrivée des plénipotentiaires à San Stefano, dans la banlieue d’Istanbul.

« Ça y est mes amis, enfin… nous sommes sur le bon chemin de l’indépendance, comme les Bulgares… Ce traité de San Stefano5 instaure une Grande Bulgarie indépendante, du Danube à la mer Égée. Le sultan doit céder aussi au tsar la Dobroudja et une partie de l’Arménie. Avec ces nouvelles amputations, qui suivent l’indépendance de la Grèce et l’autonomie de la Serbie… Oui, je vous le dis, l’empire ottoman est en train de perdre une grande partie de ses dernières colonies d’Europe… ».

Mais il ne savait pas que le tsar Alexandre II avait imposé un protectorat de fait sur les peuples balkaniques et rêvait à une prochaine annexion de Constantinople, la « deuxième Rome », ce qui contrariait l’empereur autrichien François-Joseph Ier, et surtout le Premier ministre britannique Benjamin Disraeli, qui craignait que la Russie n’entravât bientôt la route des Indes et le canal de Suez. Londres menaçait Moscou d’une guerre…

Le chancelier allemand Bismarck saisit alors l’occasion pour se poser en arbitre des relations internationales, proposant l’ouverture d’un congrès. « Mes amis, je viens de recevoir la partie du traité de San Stefano qui nous concerne, nous aurions pu avoir mieux, c’est-à-dire « l’autonomie » mais cela nous a été refusé. En revanche, j’ai le plaisir de vous lire l’article 16 ! Ecoutez, bientôt nous serons libres… car il est stipulé la nécessité de réformes administratives, sous le contrôle de la Russie, puissance occupante, pour garantir la sécurité des Arméniens des provinces orientales… ».

Tous s’accordèrent à penser que ces nouveaux envahisseurs, reçus comme des libérateurs, apporteraient avec eux un vent de liberté et que « le modèle bulgare » leur serait acquis. Mais ce projet, qui ne dura que l’espace d’un printemps, fut mis à mal lors du congrès de Berlin6 de la même année : la Bulgarie était réduite des deux tiers, les Ottomans récupéraient la Roumélie7 et la Bosnie-Herzégovine, tandis que les Russes acceptaient, contre des compensations territoriales, le retrait de leurs troupes d’Anatolie orientale avant même l’application des réformes du traité de San Stefano ; celles-ci étant dévolues désormais à la seule responsabilité de la Sublime Porte.

Ainsi finissait le rêve d’indépendance des provinces orientales de l’Asie Mineure habitées par des Arméniens, avec la naissance, la décennie passée, de mouvements séparatistes qui se radicalisèrent alors. Même si Krikor n’était qu’un acteur involontaire de ce bouleversement historique, toutes ces conséquences perturbaient son quotidien de boulanger si impuissant face aux événements qui le submergeaient. N’étant ni un soldat, ni un rebelle, il essayait tant bien que mal de trouver sa place dans ce chambardement en restant le plus possible dans son royaume de farine, d’eau et de levain…. Sa vaillance et son tour de main attiraient une clientèle nombreuse, à croire que pour apprécier son pain, tout le monde se ressemblait et peu importait alors la couleur du turban.

A l’heure des deux fournées quotidiennes, les différences disparaissaient sur le pas de la porte pour renaître malheureusement à la sortie de la boutique.

Si dans son commerce Krikor était respecté, même par les Ottomans, sorti de son environnement il redevenait un simple Arménien qu’un yatagan pouvait transpercer de part en part. Alors avec une prudence de félin, il cherchait par tous les moyens à éviter tout début de conflit et s’appliquait à contourner les endroits où les risques paraissaient les plus importants.

C’est pour cela qu’agacé par tout cet encombrement, Krikor préféra délaisser la rue principale pour les ruelles adjacentes, chemins de traverse de sa tendre enfance où, avec ses petits camarades, il jouait à courir après le vent pour l’attraper. Aujourd’hui, ces itinéraires tortueux qui n’ont plus de secret pour lui, il pourrait les prendre les yeux fermés tant ils sont ancrés dans ses gènes depuis des lustres, depuis que ses lointains ancêtres se sont arrêtés dans cette ville arménienne posée au milieu de nulle part, sur ce plateau anatolien. Comme lui, ils commerçaient dans cette ancienne cité caravanière, austère, bâtie de pierres sombres, située entre l’Anatolie, la Perse et les ports de la mer Noire, ce qui expliquait son importance commerciale et stratégique.

Erzeroum, glorieuse capitale de l’Arménie des temps anciens, était encore en cette fin de siècle, un marché très actif avec ses grands bazars ; une ville artisanale qui se consacrait toujours au travail du cuir, des étoffes et des armes, mais avait perdu de son importance et ne conservait de sa splendeur passée que des vestiges, témoins de son histoire tragique et mouvementée : de belles murailles et de nombreux édifices religieux de toutes confessions.

Essoufflé, Krikor s’arrêta sur les marches du vieux monastère, non loin de la grande mosquée « Ulu Cami », pour respirer un instant avant de repartir avec Mehmed qui, moins de dix minutes auparavant, d’un signe de la tête et d’un large sourire, avait sonné le départ de cette course effrénée.

Dès qu’il eut franchi le pas de la porte, il fut accueilli chaleureusement par la famille et quelques voisins heureux et fiers de la naissance du premier enfant de la maison. Le bébé était là, endormi près de sa mère alitée.

« C’est un garçon, mon mari, je te présente ton fils Bédros ! »

A peine eut-elle tendu l’enfant à son père qu’elle se mit à sangloter.

« Ne sois pas triste Maroussia, tu as mis au monde un très beau garçon, que veux-tu de plus ? »

Il s’était approché de sa femme pour la cajoler, mais ses attentions chaleureuses n’arrivaient pas à calmer les pleurs de la jeune mère.

« Oui je sais, mais comment ne pas être triste quand notre pays est en guerre, que le peuple Arménien est si maltraité ?

― Calme-toi ma douce Maroussia, c’est un grand jour aujourd’hui… Nous sommes encore vivants et robustes, un Arménien sait ce qu’il doit endurer avec l’espoir de lendemains prometteurs. Faire des enfants, c’est aussi résister ! Lui, peut-être, verra notre pays devenir une Nation… Ou alors il partira comme bon nombre de nos frères, à l’étranger… »

Dépassée par tous ces événements, la famille Tchakalian essaya de se fondre dans cette société ottomane, de plus en plus répressive, sans y parvenir. Impossible de rester neutre, de s’adonner au commerce en gardant des œillères, l’insécurité était grande et les campagnes livrées aux pillards kurdes ou tcherkesses. Aucune force de police ou régiment de l’armée ottomane n’entravait ces perpétuelles agressions, ces pillages suivis de viols et de massacres de la population arménienne. Personne ne semblait s’intéresser à ce désastre humanitaire que dénonçaient des patriarches, les pétitions des villageois, les rapports de quelques diplomates étrangers, qui restaient, hélas ! lettre morte à la Sublime Porte. A croire que le sultan Abdul Hamid souhaitait et attendait le chaos pour mettre de l’ordre dans son pays, devenu une poudrière depuis le retrait des Russes et la redistribution des cartes géopolitiques des nations.

Lassés et découragés par tant de désinvolture et d’atrocités, des comités d’autodéfense, bien qu’interdits, s’organisaient pour s’opposer à cette volonté délibérée de détruire le peuple arménien. Tout allait à vau-l’eau… Le quotidien, même à Erzeroum, s’alourdissait d’une mauvaise relation avec les Turcs de la ville, hormis avec ceux qui commerçaient. Eux aussi étaient touchés par les effets néfastes d’une pression fiscale de plus en plus insupportable,

d’une corruption de plus en plus instituée à tous les échelons, et par les méfaits de ces bandes armées qui attaquaient les convois de marchandises.

Mais Krikor gardait l’espoir que bientôt tout s’améliorerait, que le pouvoir central accorderait ce que son peuple attendait : une autonomie tant économique que religieuse dans les vilayets8 arméniens. En fervent chrétien, il croyait à son idéal humaniste, que la raison ferait loi face aux intérêts du seul Islam, alors que cheminaient allègrement l’idée d’extermination du peuple arménien et la volonté d’éradiquer du territoire la Croix pour le Croissant rayonnant.

Si ses convictions religieuses le soutenaient dans son idéal, il commençait pourtant à douter du bien-fondé de sa non-violence affichée, alors que certains de ses frères prônaient la lutte armée, plusieurs même étaient entrés en dissidence dans les montagnes. Pour ces derniers, mieux valait faire parler la poudre plutôt que les diplomates et accepter le sacrifice total pour la « Sainte Cause ». Sans coup d’éclat pour alerter les grandes puissances, plus occupées à gérer en priorité leurs propres intérêts coloniaux, ils seraient alors oubliés.

Ainsi, au fur et à mesure des années, ces Arméniens réfugiés dans leurs montagnes devenaient sûrs de dominer, comme du haut d’un puissant bastion, les défilés et les plaines où s’avançait le chemin de fer de Bagdad. Car le massif arménien, précédé par les montagnes du Zeïtoun et les crêtes de l’Amanus et du Taurus, commandait les passages difficiles par lesquels le commerce et les armées étaient obligés de passer pour descendre des plateaux anatoliens vers la Syrie et les vallées du Tigre et de l’Euphrate…

L’éveil d’une conscience nationale et politique par la propagande atteignit bien Krikor, comme nombre de ses compatriotes, sans pour autant le convaincre de prendre les armes.

Il préféra parier sur le bon sens commun, disant que l’insécurité et la guerre étaient mauvaises alliées du commerce dont le pays avait tant besoin pour se refaire une santé financière, et que, bientôt, reviendrait la réconciliation…

Confiné dans son espoir démesuré, Krikor essayait donc d’oublier tous ces conflits. Son couple, tout à la joie de l’arrivée du premier enfant, continuait tant bien que mal à vivre et côtoyer les voisins ottomans. Avec eux, mitoyens de leur logis, par chance, rien n’avait changé : ni incivilité à dénoncer, ni récrimination à relever. Ils restaient respectueux de l’intégrité d’autrui et chacun vivait sa foi dans la reconnaissance de l’autre, n’oubliant pas, aux moments forts de leurs religions respectives, d’échanger des présents et partager un repas en commun.

Dans ces moments de communion polie, tous faisaient abstraction de la politique et des événements tragiques, afin que la discorde n’entamât pas leurs bonnes relations. Parfois, autour de la table, les silences devenaient pesants, surtout lorsqu’un père de famille usait de son autorité envers un de ses membres qui s’était laissé aller à un début de discussion politisée en présence d’invités de confession différente. Si Krikor gardait l’espoir que le conflit cesserait bientôt, il se laissait gagner par le doute au gré des informations de plus en plus alarmantes venues de son Eglise, des membres de sa communauté en relation avec la diaspora active. Quitter son pays, il ne le souhaitait pas, sa vie était ici. En revanche, pour en avoir longuement parlé avec Maroussia, son enfant et ceux qui viendraient de leur lit devraient impérativement recevoir une bonne éducation ! Cela serait aussi bénéfique pour le commerce que pour émigrer vers la liberté, le jour où vraiment, comme le prédisaient certains, la situation se dégraderait irrémédiablement.

Aussi, dès l’âge requis, le petit Bédros fut inscrit à l’Ecole Chrétienne.

La pression parentale pesait sur ses épaules : « Bédros, mon petit, il faut que tu apprennes… il faut que tu travailles beaucoup pour réussir dans la vie… ». L’enfant, troublé par la volonté des siens et son impossibilité à assimiler tout ce qu’on lui demandait, fut comme bloqué dans sa petite tête.

Il traînait les pieds lorsque sa mère l’amenait chez les frères, il pleurait beaucoup, jusqu’à ce qu’un des enseignants réussisse à le libérer. Alors, comme par enchantement, tout lui devint facile et sa faculté d’emmagasiner le savoir et la connaissance fit la fierté de ses parents. Pourtant il n’était pas le meilleur de sa classe, peut-être parce qu’il rêvait un peu trop, au point d’en oublier parfois son travail d’écolier. Tout lui était bon pour s’évader.

Il aimait aller dans les rues à la rencontre des gens au physique si différent des autochtones, des marchands aux habits et aux dialectes étrangement beaux. Souvent, il restait là à écouter cette nouvelle musicalité verbale et, à force d’entendre ces sons étrangers, le mécanisme du bilinguisme faisait son travail de décodage et d’enregistrement. Ainsi, il arrivait à suivre les conversations dans des langages les plus divers.

Toujours prêt à rendre service, Bédros, sans même qu’on l’y ait convié, s’insérait donc dans les discussions, servant d’interprète balbutiant, ce qui ravissait les deux parties, souvent des commerçants, acheteurs ou vendeurs. Par sa spontanéité et sa bonne frimousse d’enfant espiègle, Bédros recevait pour cette contribution des piécettes qu’il s’empressait d’offrir à sa mère, toute heureuse que son petit se montrât aussi débrouillard.

Puis l’enfant continuait ses pérégrinations de perroquet vorace de nouveaux mots à cueillir de-ci de-là, au cours de ses échappées empreintes de curiosité.

Son esprit aussi volatil que l’éther, allait plus loin que les montagnes environnantes, baragouinant dans ses jeux solitaires un mélange des phonèmes captés, un espéranto personnel appris seulement en écoutant. Ses copains riaient d’entendre ce charabia incompréhensible qui se révélera plus tard fort utile lors de ses lointains voyages. Mais pour le moment, le petit Bédros amusait ses camarades par les récits épiques de terres que même l’horizon n’avait pas rencontrées.

C’était toujours là-bas, aux confins de l’infini, que son imagination puisait la matière à rêver, comme ce jour où le frère Paul de l’Ecole Chrétienne l’avait enchanté en lui montrant de belles images.

Après une leçon de catéchisme, alors que la douzaine d’adolescents allait quitter le religieux, ce dernier les retint : « Je vais vous montrer quelque chose d’extraordinaire, une preuve que Dieu existe… ». Les enfants, bouche bée, firent silence tandis que ce fin lettré ouvrait un livre, tout en parlant par instants la langue de France, dont il était originaire.

« Mes enfants, Dieu existe, car sans lui, l’Homme n’aurait jamais pu réaliser cela… »

Aussitôt des clameurs s’échappèrent des lèvres des élèves stupéfaits à la vue de la reproduction présentée.

« Voici la Tour Eiffel… Elle est faite d’un assemblage d’acier avec plus de deux millions de rivets et pèse plus de sept mille tonnes. Vous voyez là un triomphe technique… »

Bien sûr tout ce chapelet explicatif, trop complexe pour ces gamins de dix ou onze ans, s’oublia vite, seule importait cette forme posée sur quatre pieds et montant fièrement vers le ciel.

Avec ses trois cents mètres de hauteur, impossible de trouver une chose comparable à Erzeroum : ce n’était ni un clocher, ni une mosquée, ni un mât de bateau, ni une montagne…

«  Frère Paul, à quoi sert-elle la Tour Eiffel ? » demanda Bédros.

L’érudit expliqua qu’elle avait été créée seulement pour montrer l’évolution des techniques, la solidité d’un matériau, après l’Exposition universelle, elle serait donc rasée car inutile. Il annonça rapidement qu’elle avait été construite pour la célébration officielle du centenaire de la Révolution Française de 1789, puis tourna une nouvelle page qui révéla une invention encore plus fabuleuse : la Fée Electricité.

« Imaginez les enfants, le jour en pleine nuit… C’est comme si chacun avait pris le soleil chez lui, l’avait enfermé dans une boîte transparente comme l’eau claire…Finie l’ombre qui fait peur, fini de s’éclairer avec une bougie, quelque lampe à pétrole ou à combustion d’huile… Paraît-il qu’avec la Fée Electricité on pourrait éclairer toute une ville, faire rouler des véhicules sans atteler un âne, un cheval… Un miracle, mes enfants…

― C’est où ? Où l’on fait ces miracles, frère Paul ? l’interrompit Bédros, stupéfait.

― C’est en France, à Paris, la ville lumière. Regardez maintenant cette photographie… »

Les rires fusèrent à la vue de gens au teint jaunâtre dont les yeux semblaient étirés au point d’en cacher les pupilles, portant sur leur tête de curieux chapeaux coniques en paille.

« Ce sont des paysans chinois qui travaillent dans des rizières. La Chine est un pays immense aux noms magiques… Ecoutez les enfants : Pékin, Canton, Hongkong, Fuzhou, Wenzhou, Shanghai… »

Au fur et à mesure que frère Paul égrenait les noms de ces villes, un brouhaha dû à la surexcitation s’éleva, au point qu’il fut obligé d’interrompre l’énumération de tous ces noms à l’étrange musicalité. Les gamins, pliés en deux, communiaient ensemble dans une allégresse festive de rires infinis qui leur faisaient mal au ventre. Tous en redemandaient tant les sons entendus les amusaient, même Bédros se plaisait à répéter « Shanghai, Shanghai… ».

Soûlés par tant de magnificences, les gamins rentrèrent chez eux. Bédros s’empressa d’en informer son père qui préparait le levain pour le travail du pain de la nuit. Ce dernier ne crut pas à toutes ces histoires, ne pouvant comprendre toutes ces nouveautés si éloignées de son quotidien.

« Au lieu de dire des sottises, mon fils, prends le balai et nettoie la pièce… Comment peux-tu prétendre que des hommes ont bâti une tour aussi haute pour la détruire ensuite ? Cela a autant de sens que de capturer le soleil pour éclairer nos nuits… Apprends à faire du pain, ça oui, ça a du sens ! Frère Paul a dû se cogner la tête pour raconter de telles histoires… Dépêche-toi et n’oublie pas les écritures sur le livre de comptes. Ça oui, mon fils, ça a du sens !… »

Bédros, toujours aussi appliqué, oublia vite cette petite récrimination de la part d’un père qui, comme sa mère, n’avait qu’Erzeroum comme horizon et un environnement pauvre en nouveautés depuis l’aggravation d’un conflit sans fin. Si auparavant la richesse de la ville attirait des caravanes marchandes et des commerçants cosmopolites, drainant avec eux les informations venues des autres mondes, le cliquetis des armes et les massacres avaient tout arrêté. Seule la frayeur liée à la terreur environnante entretenait les conversations…

 

Alors que le foyer s’enrichissait de deux garçons, Hagop et Boghos, les exactions

faisaient toujours l’actualité dans le pays. Le sultan Abdul Hamid profitait habilement de la rivalité anglo-russe pour oublier l’application des termes du traité, ce qui entraîna des manifestations politiques d’Arméniens à Constantinople9, et quelques insurrections paysannes anti-fiscales et anti-kurdes à Sassoun10 et Zeïtoun11. Toutes furent réprimées par la force avec les premiers massacres systématiques, à grande échelle, signant le début d’un processus génocidaire. Le sultan profita des dissensions qui divisaient les Occidentaux sur la question balkanique pour favoriser, sans plus tarder, l’installation des tribus kurdes dans la partie orientale de l’Anatolie, habitée depuis toujours par les Arméniens.

Les Kurdes avaient comme « mission » de se débarrasser des Arméniens. Ils ne se doutaient pas que quelques décennies plus tard, ils connaîtraient la même tragédie que celle du peuple sans patrie qu’ils opprimaient. Ils seront encore et toujours, un siècle plus tard, dans le même désarroi que leurs propres victimes !

A force de fermer les yeux sur tous les brigandages et extorsions des « pillards-tueurs », le pouvoir laissait le désespoir s’installer dans le pays des pères de Krikor, lequel devait se rendre à l’évidence : l’habitude de côtoyer les Ottomans, depuis de nombreuses générations, ne suffirait pas à surmonter ces violences d’un autre temps. Trop de rumeurs de massacres arrivaient à ses oreilles l’empêchant, même dans ses prières quotidiennes, d’espérer désormais un lendemain meilleur car, Dieu aussi, restait sourd à sa supplique, celle de rendre un brin d’humanité au sultan qui opprimait les Arméniens.

Plus il priait, moins il voyait s’éclaircir l’horizon plus que menaçant en ce début d’année 1896. Souvent, le vent glacé apportait une odeur âcre de fumées d’incendies et de corps calcinés, qui ne faisait que confirmer les lamentations des réfugiés venus se terrer dans la grande ville. Par flux constants arrivaient des villageois et des paysans dépossédés de tout, aux regards empreints d’une frayeur palpable. Avec le plus souvent comme seul bagage un baluchon bien maigre, mal chaussés sur un sol enneigé, ils se laissaient fouetter par le froid, n’espérant plus rien, sinon un miracle de ce Dieu qui semblait les avoir abandonnés.

Quand leur bouche avait encore la force de s’ouvrir pour parler, leurs récits, plus ou moins confus, relataient les atrocités qu’avaient subies des femmes, des enfants, des hommes, tous torturés et souvent violés avant de trouver la mort. Tout n’était plus que barbarie, ignominie de la part de ces monstres qui, pour terroriser encore plus, laissaient volontiers s’échapper une de leurs victimes, afin qu’elle puisse raconter les crimes dont ils étaient capables. Les villages et les campagnes se vidaient, encombrant les chemins de l’exode de pauvres gens, alors que derrière leur dos sur la ligne de l’horizon, la fumée de leurs écoles, leurs églises et leurs maisons, signait l’avancée des barbares kurdes.

Avec ces déplacements de population, le vol des récoltes, la ruine et la famine menaçaient les survivants arrivés à Erzeroum avec l’hiver. Si les premiers trouvèrent un toit, les autres durent se contenter d’une simple toile en guise d’habitation. Ils se regroupaient maintenant, pour la plupart, à l’entrée de la ville ou sous les arcades du grand marché, à la recherche d’un endroit abrité du froid pour poser leurs carcasses criant misère.

Nourrir ces nouveaux arrivants n’avait posé au début aucun problème, mais leur afflux généra des difficultés avec parfois des larcins et des vols car le ravitaillement commençait, lui aussi, à se faire rare. Fini de rencontrer dans les rues la foule se pressant pour les emplettes ou perdant son temps dans des palabres et discussions sans fin ; les marchands nomades, les négociants d’Istanbul ou d’ailleurs ne venaient plus à Erzeroum. La ville était abandonnée, sans défense, car les soldats et les policiers ottomans étaient depuis longtemps partis avec les plus lucides des citadins, non comme Krikor qui avait préféré rester sur place avec sa famille.

Depuis quelques jours, tous ses moments de repos étaient contrariés par de mauvais pressentiments et remords. Il aurait dû faire comme bien d’autres, au tout début de ces attaques sur son peuple, prendre la route de la Russie pour une autre vie meilleure… Peu importe l’endroit ou le pays, un boulanger de métier trouvera toujours du travail, ou même un commerce si son pain est bon… Maintenant que les routes sont peu sûres, il n’a plus d’espoir et ne peut qu’attendre ces fous sanguinaires qui s’en prendront à sa ville, à sa famille, à lui-même. Alors il prie….

Le fervent chrétien n’a plus le moral. Une morosité de circonstance s’est installée dans le foyer. Impossible de fermer les yeux devant le désespoir des réfugiés, de faire la sourde oreille à toutes les rumeurs devenues faits avérés à force de se répéter de bouche en bouche. Krikor ne sait plus que faire, les nouvelles le tourmentent au point d’en perdre l’appétit, ce qui angoisse Maroussia qui ne l’a jamais vu aussi désemparé.

Son côté mystérieux que nul, pas même sa femme, n’a voulu percer de peur qu’une violente colère ne vienne en réponse, inquiète toute la maisonnée en cette fin de semaine de l’Epiphanie. Le maître de maison est là, comme à son habitude en bout de table, mais il murmure ce soir des choses inaudibles.

Alors que ses trois fils mangent leur soupe, Krikor, de coutume mesuré et courtois, tape du poing sur la table :

« Ce ne sont que des chiens d’infidèles…

― Pourquoi dis-tu cela mon mari ? » balbutia Maroussia.

« Il y a peu de temps, à Ourfa, le 25 décembre, trois mille de nos frères ont été brûlés vifs et la cathédrale incendiée… C’est un acte monstrueux ! Le sultan … n’est pas un homme, c’est un sauvage… Il a laissé le gouvernement turc envoyer des émissaires dans les provinces afin d’inciter les musulmans à se méfier, nous accusant de conspiration avec la Russie. Ce n’est pas tout Maroussia, on m’a dit que ceux de nos frères qui ont osé manifester pour réclamer une baisse des impôts, la liberté de culte ou d’enseignement, ont péri dans le sang… »

Personne n’osa manifester une quelconque opinion tant le visage paternel, devenu livide, témoignait d’une haine tout à fait inhabituelle.

« Oui, ce sont des chiens d’infidèles. Qu’ils aillent mourir en enfer, avec le sultan qui ne fait rien pour nous aider… »

Bédros et ses deux jeunes frères, sagement assis sur le même banc, écoutaient avec stupéfaction la voix empreinte de colère de leur père ; jusqu’à ce jour, ce dernier avait fait l’effort de se montrer modéré devant ses enfants. Jamais il n’avait osé se manifester ainsi, incitant au contraire les siens au pardon et à la tolérance, lui qui aimait leur répéter l’Evangile de saint Matthieu : « Vous avez appris qu’il a été dit : « Œil pour œil et dent pour dent » Eh bien ! moi je vous dis de ne pas tenir tête au méchant :

au contraire, quelqu’un te donne-t-il un soufflet sur la joue droite, tends-lui encore l’autre… ».

Maroussia qui avait entendu des bruits au-dehors, s’était précipitée pour en connaître la provenance avant de revenir, toute tremblante.

« Krikor, Krikor, j’ai entendu des cris d’appel au secours venus de l’entrée de la ville ainsi que des bruits de chevaux…

― Des chevaux ?… Sans aucun doute c’est sûrement une de ces bandes de bachi-bouzouks arrivées en début de journée aux abords de la ville qui, à la faveur de la nuit, a dû s’attaquer aux premières habitations du quartier sud !… Bédros, dépêche-toi, va prévenir mon frère… et toi Maroussia descends avec les deux petits à la cave. Je vais voir ce qui se passe et je reviens… »

Couverts de chaudes pelisses, le père et le fils sortirent dans la rue et partirent chacun dans une direction opposée. Bédros, au pas de course,

eut vite fait de rejoindre la maison de l’oncle, au nord de la ville, à la limite des terrains vagues et des champs alentours. Malgré l’heure tardive, l’oncle Antranik se trouvait dans sa petite échoppe, dans l’arrière-cour, terminant quelques ressemelages de brodequins à la lueur d’une faible lampe. L’habitude de ce travail lui permettait presque de le faire les yeux fermés.

« Que se passe-t-il Bédros, quelqu’un de ta famille est-il malade pour que tu sortes par ce froid intense ?…

― Non, Oncle Antranik nous allons tous bien. Je viens t’avertir que les bandits sont arrivés en ville, Père m’envoie te prévenir !…

― Ah !… Je les ai vus depuis les remparts, ce sont les soldats redoutables d’un régiment Kurde de cavalerie, ces cochons d’hamidiyés12 font régner la terreur sur tout notre plateau. Ils ont allumé des feux de camp à quelques jets de pierre. Ils nous savent sans protection… Je savais bien que ces chiens viendraient chercher un os à ronger… »

Sans se presser, à genoux comme pour faire une prière, avec un bout de fer, l’oncle se mit à racler la terre sur un rectangle d’un mètre carré. En moins d’une minute un anneau apparut et en le tirant, il ouvrit le couvercle en bois d’un coffre bien enterré.

« Toi, mon oncle, tu es un malin !

― Non mon neveu, je suis prudent et j’espère que tu le seras autant dans ta vie !… »

D’un geste mesuré, Antranik prit soin de ranger ses quelques outils, les quelques cuirs et pointes qui lui restaient, la colle ainsi que deux lampes à huile avec leur réserve… Avec un semblant de balai, il recouvrit sa cachette

avec la terre et la poussière écartées précédemment. Puis prenant affectueusement son jeune neveu par l’épaule, il lui demanda :

« Quel âge as-tu maintenant Bédros ?

― J’aurai dix-sept ans le 1er octobre prochain, mon oncle…

― Ah ! oui, comme le temps passe… Allons !… »

Tous les deux traversèrent la cour sans empressement, surprenant la mère et sa fille Lucie, occupées dans la cuisine à laver la vaisselle. Après un accueil joyeux ponctué d’embrassades et de mots gentils pour Bédros, sa tante s’inquiéta :

« Que fais-tu ici Bédros ?… »

Avant que le jeune homme n’ait pu répondre, son mari l’informa d’une voix grave :

« Olga, cette fois-ci il faut vraiment partir et rejoindre ton cousin Raffi en Russie, dès demain je lui envoie un pli… Bédros est venu nous avertir qu’un groupe de Kurdes est entré dans la ville, j’ai peur pour vos vies. Trop, c’est trop, après il sera trop tard…

― Mais partir maintenant tu n’y penses pas Antranik, il y a trop de neige, comment pourrions-nous voyager ?

― Ne t’inquiète donc pas, je connais quelqu’un qui se fera une joie de me rendre ce service. Tu sais, Serdar, ce marchand de cuir de Trébizonde dont le père est turc et la mère arménienne… A son dernier passage, il m’a répété que si je voulais partir pour la Russie par la mer Noire, il se ferait une joie de nous convoyer. Avec Serdar, pas de problème, il est honnête… »

Bédros écoutait sans rien dire la conversation, s’étonnant en lui-même de la rareté du mobilier de la pièce, comme si des voleurs venaient de tout emporter. Dès le premier regard, il avait remarqué qu’il ne restait que le strict minimum de meubles alors que, son oncle gagnait confortablement sa vie et que lors de sa dernière visite, tout était en place.

Ici, à l’opposé de chez ses parents, la maisonnée s’était déjà préparée au grand départ.

Les biens les plus précieux, faciles à transporter étaient enfouis dans des sacs, les autres avaient été négociés, car il était plus aisé de partir avec des billets ou de l’or que de s’encombrer d’un lourd fatras. La vie était le bien indispensable à préserver et l’oncle Antranik savait, étant donné la tournure des événements, que sa décision serait désormais irrévocable. Il fallait quitter le pays devenu invivable, gagner la Russie où un lointain cousin, installé depuis longtemps au pied des monts de l’Oural, le recevrait avec sa famille à Ekaterinbourg, où vivait déjà une importante communauté arménienne dans laquelle il pourrait se fondre et reconstruire son foyer.

« Tu viens avec nous Bédros ?

― Où mon oncle ?

― Nous allons passer la nuit pas très loin d’ici, hors de l’enceinte, c’est plus sûr, même s’il y a de la neige… »

Bédros, pensant à sa famille, hésita avant de répondre. Alors qu’il s’apprêtait à refuser, Lucie le prit par la main pour l’inciter à les suivre.

« Allez viens avec nous, ne fait pas l’enfant !… »

Surpris par le contact de sa cousine il ne put qu’accepter, alors qu’Antranik et sa femme avaient déjà pris la direction du petit bois voisin, où l’oncle s’était prudemment aménagé une cachette rudimentaire, un semblant de grotte à une centaine de mètres de sa maison. Dans ce trou sombre, assez grand pour recevoir plusieurs personnes, protégé de la vue par des branches d’arbres et fermé de quelques planches, Olga distribua des couvertures. Ils restèrent là, à l’abri, coupés de la ville jusqu’aux premières lueurs de l’aube.

Si, hier, toute la famille avait fêté les vingt ans de leur fille, avec chants et repas plus copieux que d’ordinaire, aujourd’hui le cœur n’était plus en liesse.

Soucieux, l’oreille aux aguets, les parents de Lucie s’étaient enlacés pour se réchauffer et se réconforter. En silence, ils écoutaient les bruits alarmants provenant de l’autre côté de la ville.

Dans cet abri de fortune, plongé dans la nuit noire, Lucie s’était blottie contre son cousin pour se réchauffer, comme un petit animal recherchant la sécurité. Elle avait posé sa nuque sur son épaule, tandis que son dos ne faisait plus qu’un avec le torse du jeune homme vigoureux qui n’osait plus bouger, tant il éprouvait de plaisir. Une bouffée de bonheur, un bien-être nouveau, le submergea alors que Lucie eut un petit mouvement de hanche qui excita davantage le garçon. Tout le bouleversait, cette odeur, cette chevelure et, surtout, cette chaleur d’une autre intensité, inconnue jusqu’à ce jour.

Lucie n’avait de cesse de bouger comme si elle ne trouvait pas sa place auprès de ce compagnon d’infortune, devenu le doux oreiller de ses rêves les plus fous.

Bédros, agréablement surpris par ce comportement câlin, savourait ce corps chaud contre le sien qui le faisait trembler et frissonner de désir. Glissant son bras sous la couverture, il saisit Lucie en l’enserrant par la taille pour la plaquer encore plus contre lui. Ce geste de possession ne trouva aucun refus, bien au contraire. La respiration de Lucie devint plus haletante. Bédros gagné par l’émotion dont il était la cause, éprouvait lui aussi un grand et même trouble. Enfouissant son visage dans la chevelure parfumée de Lucie, le cœur battant à tout rompre, il lui caressa doucement la nuque et les épaules puis…

A l’écart du regard des parents, bien au chaud, les deux jeunes gens s’endormirent…

Au matin, Antranik réveilla Bédros et sa fille, nul bruit n’arrivait à leurs oreilles, tout semblait endormi sous l’épaisse couche de neige tombée durant la nuit.

« Retourne chez toi, Bédros, ta mère doit se faire du souci… Dis à ton père que cette fois-ci, j’ai décidé de quitter le pays… »

Bédros toujours aussi vif, au pas de course, laissa derrière lui ses hôtes, emportant dans son esprit les douces sensations du voluptueux contact avec sa cousine. Il vivait aussi l’événement comme une victoire, la jeune fille qui l’avait jusqu’à présent toujours repoussé, avait trouvé du plaisir à se laisser caresser…

Bédros pénétra dans la ville avec prudence, sans percevoir un quelconque danger ni aucune trace de vandalisme. Les Kurdes, que la neige avait dû refroidir dans leur vilaine quête, s’étaient repliés dans l’attente d’un ciel plus clément. Seules quelques maisons avaient été fouillées par ces pillards, armés de « palaches » et d’énormes coutelas.

Toute la famille Tchakalian était réunie autour de la table commune lorsque le fils poussa la porte d’entrée : ils déjeunaient. Son arrivée fut accueillie avec joie et soulagement, suivie de longues et affectueuses embrassades. Ils s’étaient beaucoup inquiétés.

« Alors, mon fils, que s’est-il passé ? » s’écria Krikor.

« Rien de bien grave… Nous avons passé toute la nuit dans le petit bois, dans une cachette aménagée…

― Vous n’avez pas eu froid ? » demanda la mère.

Bédros après un instant de silence, balbutia :

« Euh, non !… Tout était prévu dans cette cachette, il y avait des couvertures très chaudes… et… »

Plus il essayait d’expliquer, moins il devenait cohérent ; il trouva alors une diversion de circonstance :

« Au fait, l’oncle Antranik a dit qu’il allait quitter le pays, partir avec tante Olga et Lucie…

― Il a raison, nous devrions en faire autant !… »

La mère, habituellement silencieuse et toujours en retrait des discussions, laissa échapper sa peur de voir sa famille anéantie.

« Nous avons eu de la chance cette nuit ! Ils ne sont pas venus dans notre quartier, mais ils reviendront encore et encore, sans cesse, pour tout nous prendre et nous tuer… »

Elle bégayait et ses yeux laissaient échapper de grosses larmes. La tête dans ses mains, elle venait de s’apercevoir de son audace et tentait maintenant de gommer l’idée qui venait de germer dans son esprit, celle de quitter le pays. Alors, elle s’était rapprochée de son mari encore tout étonné de sa violente réaction et, d’une voix plus soumise, reprit en des termes plus nuancés :

« Ils ne sont pas venus jusqu’à nous, cette fois-ci, mais ils reviendront Krikor… »

Impossible de convaincre cet incorrigible optimiste qui, malgré ses moments de trouble, pensait que les tueries cesseraient un jour, que l’ordre et la sécurité reviendraient comme l’hirondelle au printemps. Krikor était bien à Erzeroum, où il avait ses habitudes, dans cette région de montagnes qui l’avait vu naître. Confortablement installé dans sa surprenante naïveté, il n’en voulait même pas aux Turcs dont il parlait la langue, tout était de la faute de ces Kurdes et de ces bachi-bouzouks assassins, ces bandes d’Ottomans fanatisés, pas celle des gens d’ici…

Parce qu’il faisait le meilleur pain de la ville, ses concitoyens l’estimaient et il en retirait une certaine fierté. Avoir des revenus convenables pour nourrir sa famille et vivre décemment, il n’en demandait pas davantage.

« Aie confiance ma femme ! Si les hommes n’arrivent pas à s’entendre, Dieu viendra à notre secours, la foi pourvoira à notre défense…

― Peut-être, mon mari, mais prudence est mère de sûreté… Krikor, il serait bon que notre aîné prenne le chemin d’un autre destin plutôt que de rester à trembler chaque jour que fait le Bon Dieu… En bonne chrétienne, je ne crains pas la mort, mais je tremble à l’idée de voir tous mes enfants égorgés par ces fous furieux. Puisque tu as décidé que l’on ne partirait pas, tu devrais encourager Bédros à suivre son oncle… Hagop et Boghos sont trop jeunes pour envisager un tel projet… alors…. »

La maisonnée sombra dans un silence pesant que nul ne voulut rompre. En cet instant d’une importance primordiale, le chef de famille devait prendre une décision irrévocable. Krikor regarda ses trois enfants, puis sa femme qui s’était recroquevillée dans un coin de la pièce, tremblant déjà de savoir l’aîné loin de son giron.

« Maroussia, je ne sais que te dire… Je suis partagé entre le désir de le laisser partir et celui de le retenir. Souvent il met la main à la pâte, m’aide à tenir les comptes à l’occasion. C’est notre fils… Alors, je ne sais pas quoi conseiller sinon lui demander de faire lui-même son choix… »

Bédros ne mit pas une demi-seconde avant de réagir.

« Père, je ferai ce que tu voudras. C’est vrai que d’aller avec l’oncle et sa famille en Russie me tenterait beaucoup, j’ai tellement lu sur ce grand pays que j’aimerais le voir de mes yeux…

― Avant de te mettre cette idée en tête, sache que jamais je ne te demanderai de quitter la maison et que si mon frère ne vient pas te demander de le suivre, je serai toujours heureux de t’avoir à mes côtés… »

Bédros, ému par les paroles de son père, vint l’embrasser pour lui témoigner toute l’affection qu’il lui portait sans bien sûr lui dire la vérité sur ses sentiments. Difficile de révéler son rêve d’une nouvelle vie faite d’inconnu et d’aventures avec en plus, la présence de sa cousine, car il gardait en mémoire ces délicieuses heures où elle s’était blottie dans ses bras. Oui, il était amoureux pour la première fois et espérait être du voyage.

Quelques jours plus tard, l’oncle Antranik vint chez son frère pour lui exposer son projet de départ et sa proposition d’emmener Bédros. Il joua sur la corde sensible de Krikor, celle de mettre à l’abri son fils aîné, loin de ses bandes sanguinaires, puis assura qu’une fois installé à Ekaterinbourg, Bédros trouverait du travail.

« Tu vois Krikor, grâce aux qualités que tu as su lui inculquer, ton fils pourra travailler chez Raffi, le cousin de ma femme, boulanger comme toi… Et quand il gagnera sa vie, il pourra vous faire venir… »

Krikor, déjà convaincu par son épouse, ne put refuser sans penser une seule seconde au côté intéressé de l’offre de son frère. Si ce dernier s’embarrassait d’une quatrième personne, c’était aussi pour les connaissances linguistiques de son neveu, qui parlait déjà assez bien le Russe.

Krikor donna donc son accord et quelques piécettes en or pour le futur voyage de son fils…

Alors que les événements s’aggravaient, le voyage projeté avec la famille de l’oncle dut être avancé car les pillards kurdes et autres bachi-bouzouks s’en prenaient maintenant à tout le monde. Les rares commerçants étrangers qui ravitaillaient Erzeroum décidèrent alors de quitter cette région pour emprunter d’autres itinéraires plus sûrs, c’est ce que Serdar, le grossiste en peaux de Trébizonde, était venu dire à son ami.

« Antranik, il est temps de partir, c’est la dernière fois que je m’aventure jusqu’ici, sans la promesse que je t’ai faite il y a quelques mois, je ne serais d’ailleurs pas revenu…

― Mais Serdar, comment veux-tu que je te suive aussi précipitamment ?… Je n’ai toujours pas reçu la réponse de mon cousin Raffi auquel j’ai fait parvenir un pli il y a plus de deux mois… Sans réponse, il m’est impossible d’aller à Ekaterinbourg… Tu te rends compte, c’est très loin d’ici, au pied de l’Oural…

― Mais enfin ! je sais où se trouve cette ville très riche, je sais que c’est la troisième ville de Russie après Moscou et Saint-Pétersbourg. Là-bas on rencontre de nombreux marchands… En m’associant avec un Russe, j’ai fait de bonnes affaires… Encore une fois vois-tu, je connais cette ville pour y être allé plusieurs fois… Si tu veux le savoir, elle a été fondée il y a plus de cent ans par l’empereur Pierre le Grand et appelée Ekaterinbourg en l’honneur de l’impératrice…Que veux-tu savoir de plus ?

― Oui, mais… Je n’ai pas encore la réponse de Raffi… »

Antranik, un peu songeur, regardait Serdar qui commençait à s’énerver en se rendant compte que son ami n’avait pas l’air de comprendre ses raisons et ses craintes.

« Comprends-moi bien Antranik, je suis en train de te dire que je ne reviendrai plus ici. Erzeroum pour moi c’est fini, alors si tu veux toujours partir, c’est pour demain à l’aube… oui ou non ? »

Accablé par le poids de cet avertissement, Antranik s’était assis les coudes posés sur la table, plongeant son visage dans ses mains. Dans sa tête tout s’entrechoquait… Il savait bien qu’un jour il faudrait partir. Il avait d’ailleurs déjà tout prévu. Mais quitter sa terre aussi vite le tourmentait, il n’avait pas envisagé un départ aussi précipité.

« Alors que décides-tu mon ami, tu viens ou tu restes ?… »

Impossible à Antranik de répondre. Il restait pétrifié. Entreprendre un si long voyage, sans la certitude d’être bien accueilli à destination, l’affolait un peu mais il savait aussi qu’ici l’avenir n’offrait plus rien de bon à sa famille. Que faire sinon consentir, accepter d’affronter l’inconnu et faire confiance à la divine Providence.

« Comment veux-tu que je renonce, Serdar ?… Ce que je t’ai demandé un jour, je dois l’accomplir aujourd’hui pour le bien de ma famille, que Dieu nous accompagne dans notre épreuve… D’accord, nous partirons avec toi demain matin !

― C’est bien mon ami, tu es un chef de famille avisé… Tu as pris une sage décision et je t’aiderai à aller jusqu’à Ekaterinbourg… Ce sera un long voyage, mais j’ai tout prévu, mon associé te conduira…

― Combien prendra-t-il d’argent pour nous convoyer ?

― Rien, mon ami, rien !… Où tu veux aller, l’argent ne vaut pas grand-chose sauf, bien sûr, si tu as de l’or. Soit tu paies, soit tu aides… Je crois qu’il serait bon pour toi d’accepter la seconde condition, ainsi vous passerez inaperçus… Là-bas, en Russie, depuis quelque temps, la Police se montre trop curieuse, oui vraiment trop curieuse !… Mais ne t’inquiète pas, tu partiras avec les tiens comme promis et demain, c’est vendredi… C’est bon, le vendredi !

― Pourquoi ?

― C’est le jour de prière pour les musulmans… Même les barbares respectent ce jour-là, alors nous aurons plus de chance de passer sans encombre… »

C’est ainsi que, du jour au lendemain, mon oncle, ma tante, Lucie et moi, nous nous retrouvâmes assis inconfortablement dans le second chariot du convoi, au milieu de marchandises hétéroclites. A l’allure lente de l’attelage, je regardai pour la dernière fois ma ville natale s’effacer de ma vue. J’allais vers un ailleurs inconnu, sous le couvert de l’aventure, tout en suivant ma cousine qui m’avait tant troublé. Sans elle je n’aurais sans doute jamais eu le courage de quitter ceux que j’aimais le plus au monde, mes parents et mes deux frères auxquels je pris soin de cacher ma profonde tristesse. Je me revois encore la tête haute pour que ma détresse n’apparaisse pas. Ce fut dur de leur mentir, de ne pas leur confier ce que je ressentais intérieurement. J’eus beaucoup de mal à résister à la tentation de pleurer lorsque ma mère vint me réveiller pour la dernière fois avec des montagnes de recommandations, de conseils sur tout, me faisant jurer de lui écrire souvent…

Je garde pour toujours le souvenir pathétique de cette femme noyée dans ses pleurs incontrôlés. Elle me serra dans ses bras comme pour retenir cet instant qui bientôt s’évanouirait, la laissant dans la souffrance à la pensée que son aîné disparaisse si loin d’elle.

Puis, elle quitta la chambre, vite envahie par mes deux petits frères, pleurant eux aussi comme si c’était la dernière fois de notre vie que l’on se voyait. Je dus me fâcher pour les mettre dehors, afin de me préparer.

Ils étaient tous à me regarder terminer mon copieux petit-déjeuner lorsque mon père, essoufflé, arriva avec du pain tout chaud.

Lui aussi aurait voulu me parler longuement mais il se contenta de ces mots qui me firent froid dans le dos : « Va en paix mon fils et que Dieu te garde de faire de mauvaises rencontres… ».

C’est le cœur gros que je quittai le foyer de mes jeunes années, sans jamais me retourner, un simple sac sur l’épaule. Je n’eus pas la force de regarder ces visages tristes qui sûrement me suivirent jusqu’au lieu du départ, où les autres voyageurs m’attendaient.

J’eus à peine le temps de sauter dans la charrette bâchée que les deux attelages s’ébranlèrent, alors que tout mon environnement familier disparaissait progressivement de ma vue. Le cœur serré, j’abandonnai mon pays sans me douter que je ne le reverrais plus jamais. Seuls m’accompagnèrent dans ce départ un ciel bleu sans nuage et le vent glacial venu des cimes. Nous prîmes place dans le convoi et quittâmes au petit matin Erzeroum, pour nous rendre à Trébizonde avec un maigre bagage et faire croire ainsi que nous ne partions que pour quelques jours.

Tous les quatre donc, mon oncle, ma tante, ma cousine et moi, étions réunis dans le même véhicule, assis tant bien que mal sur des sacs de peaux à l’odeur très prononcée.

A chaque nid de poule sur ces routes mal entretenues, tout sursautait et nous étions ballottés, secoués à en perdre l’équilibre.

Seule Lucie trouvait cela amusant car elle en profitait pour tomber à chaque fois dans mes bras. Elle se relevait bien vite avec un large et malicieux sourire tandis que sa mère observait d’un œil réprobateur le curieux jeu de sa fille.

La sentence ne se fit pas attendre : à la première halte, mon oncle me pria sans ménagement de m’installer à l’avant avec le conducteur.

Je me retrouvai frigorifié, prenant de face un vent sec et glacial, mais profitant davantage du beau spectacle de mon pays, avec ses étendues neigeuses jusqu’à la cime des montagnes. La magnificence d’un tel panorama s’envola hélas ! trop vite, pour laisser la place à une réalité attristante : villages dévastés par le feu avec des carcasses de charrettes calcinées, des bêtes mortes, éventrées, des traces de brigandage. Toutes ces horreurs confirmaient la bonne décision prise par l’oncle de s’exiler.

Malgré l’épaisse couverture, partagée avec le cocher peu bavard, j’avais très froid, je grelottais alors que me revenait le souvenir de la douce chaleur du fournil paternel…

 

Plus nous nous éloignions d’Erzeroum, plus nous rencontrions des charrettes attelées et des gens à pied avec pour seul bagage leur misère se reflétant dans leurs regards d’outre-tombe. A croire que les yeux de ces malheureux avaient vu des monstruosités inqualifiables. Ils étaient pitoyables mais nous ne pouvions pas les aider : Serdar et son employé manifestaient leur impatience à quitter au plus vite cette zone agitée, en stimulant les chevaux de leur fouet. Parfois, les roues passaient si près de ces malheureux qu’ils ne trouvaient leur salut qu’en tombant à la renverse sur une couche de neige sale et boueuse, en hurlant des blasphèmes.

Seul un accident ou un problème mécanique aurait pu contraindre nos conducteurs d’attelages à s’arrêter : ils étaient pressés de fuir ces lieux pour rejoindre avant la nuit la première halte sécurisée… Au fur et à mesure que l’on perdait de l’altitude, apparaissaient de nouveaux paysages, des vallées plus riches, des terres cultivées sans trace de combat. Nous étions arrivés dans une contrée paisible et plus tranquille. Même la nourriture abondait dans l’auberge où nous logeâmes la deuxième nuit. La grande salle commune, chauffée avec d’énormes bûches dans l’âtre, résonnait de paroles fortes et de rires de gens joyeux : la vodka se consommait ici sans retenue.

Dans moins d’une demi-journée nous allions quitter l’espace ottoman pour rejoindre la province de Kars et la partie de la côte sud de la mer Noire. Trébizonde, se trouvait maintenant sous influence russe depuis le traité de Berlin13.

Mon oncle et sa famille purent se reposer dans une chambre, quant à moi, je dus rejoindre le cocher dans la grange, près des chevaux. Cet homme, toujours aussi peu causant ne communiquait qu’avec le goulot de sa bouteille de vodka. Fin soûl, il entama un ronflement assourdissant qui m’empêcha de m’endormir rapidement sur ma couche de paille alors que ce voyage m’avait assommé de fatigue.

Réveillé avec l’aube, après une soupe épaisse bien chaude, nous reprîmes notre chemin et passâmes sans problème tous les contrôles. Serdar, bien au fait des mauvaises habitudes des soldats, avait su glisser dans la bonne main des bakchichs, inévitables et convenus pour que l’on ne fouille pas son chargement - certaines marchandises n’étaient pas déclarées - mais aussi pour que l’on ne s’intéresse pas à nous. Nous reprîmes au rythme des chevaux notre voyage que je trouvai de plus en plus intéressant, oubliant presque mes hauts plateaux avec la perception d’odeurs nouvelles provenant de la mer toute proche. Elles annonçaient un pays plus verdoyant, à l’apparence hospitalière dès que nous laissâmes la chaîne Pontique derrière nous.

Mais l’atmosphère s’alourdissait d’un ciel gris, paraissant toucher cette terre balayée d’un vent cinglant chargé de ce surprenant air marin.

Puis vint la purée de pois, une nappe épaisse d’un brouillard pénétrant nos habits d’une humidité désagréable et glaciale qui n’entama pas ma hâte d’atteindre cette fameuse mer Noire. Il me revenait en mémoire les cours de frère Paul nous expliquant que «  La mer Noire fut nommée avec dérision

par les Grecs, le Pont-Euxin, c’est-à-dire la « mer hospitalière » puis appelée mer Noire par les Tartares ».

Je ne me souviens pas de la raison de cette dernière appellation. Frère Paul pensait qu’elle était due aux forêts sombres qui recouvrent ses côtes, ou bien à la couleur des eaux reflétant les nuages noirs qui flottent presque en permanence au-dessus d’elle…

Depuis toujours, lorsque l’on me parlait de mer, je n’avais qu’une envie : voir de près ces voiliers, tous ces bateaux de formes et de tailles différentes pour voguer vers l’horizon et découvrir ce qui se cache derrière… J’avais appris que certains navires fonctionnaient à la vapeur, j’en étais tout émerveillé. Chaque jour m’apportait une nouvelle découverte.

Par chance, le ciel s’était éclairci vers midi, dévoilant soudain une triste contrée.

La voie menant au port de Trébizonde s’encombrait de véhicules, au pas des mulets de lourds chargements avançaient vers la ville commerçante, construite sur un relief accidenté de collines et de grands ravins, dont les faubourgs grouillaient déjà d’une foule très affairée. Les rues étroites et sales se bordaient de maisons à l’apparence peu accueillante et l’atmosphère, étrangement désagréable, faite d’odeurs variées, ne correspondait pas à la vision que Bédros s’était faite d’un port. Il découvrait une ville très différente d’Erzeroum avec une concentration d’individus agités, hurlant pour se faire entendre dans un concert de langues composites, cris d’animaux,

véhicules bruyants et clameurs assourdissantes. Impossible pour Bédros de se concentrer : ses yeux se laissaient attirer par toutes ces nouveautés, par ces hommes et ces femmes en mouvement vêtus d’habits si particuliers.

Tout heureux d’être de retour chez lui, le conducteur de la charrette, peu enclin à la discussion durant ce long voyage, avait changé de comportement dès notre arrivée dans les faubourgs. Son visage émacié et poilu s’était illuminé à la vue des premiers débits de boissons. Ses yeux noirs s’allumaient lorsque nous passions devant certaines enseignes et il s’exclamait : « Là, très bon endroit !… …Et les filles mignonnes, tu vas voir ici, les filles te donnent beaucoup de plaisirs… Y a même des blondes, des Russes, des Géorgiennes… ».

Plus nous nous approchions de la fin du voyage, plus le cocher s’énervait. L’intense circulation du centre-ville, vers les rues du Bazar, le gênait l’obligeant à slalomer sans cesse. Trop de véhicules en tout genre convergeaient vers l’éblouissant marché des Argenteurs et ses venelles pittoresques, très animées et bordées de minuscules échoppes de brocanteurs et vendeurs d’objets traditionnels - en bois, cuir ou cuivre - qui attiraient de nombreux chalands et livreurs…

Après avoir franchi un porche, fermé la nuit d’une lourde porte impressionnante, nous nous arrêtâmes dans une cour intérieure, assez grande pour que puissent manœuvrer quatre attelages. Serdar nous fit descendre des charrettes prises aussitôt d’assaut par une vingtaine d’employés qui se chargèrent de répartir les marchandises dans divers entrepôts.

« Antranik, mon ami, ma route s’arrête ici… s’exclama Serdar. Bientôt, je te présenterai à un collègue qui se chargera de te conduire à Ekaterinbourg, mais viens d’abord manger. Puis un de mes serviteurs te guidera jusqu’à la chambre que je t’ai réservée. Au fait je ne savais pas que tu viendrais avec ton neveu…

― Ne t’inquiète pas Serdar, il se contentera d’une soupente ou d’une simple paillasse… »

Après le repas, derrière un gamin agile, nous fendîmes la foule à toute allure, à croire que notre jeune guide souhaitait nous y perdre. Avec peine nous le suivîmes donc à travers cette ville populeuse et commerçante jusqu’à une auberge, peu reluisante. Se plaindre aurait été contraire aux lois de l’hospitalité et un affront pour celui qui avait fait l’effort de nous trouver un logement en attendant de nous voir embarquer.

Comme prévu, j’eus droit à un genre de paillasse sous l’escalier menant à l’étage où mon oncle, ma tante et Lucie logeaient. Leur chambre, bien que spartiate, offrait cependant une vue fabuleuse sur une partie du port et je pus satisfaire un peu ma curiosité. J’étais attiré vers ces mâts, vers ces beaux navires, à tel point que j’en avais délaissé ma belle Lucie, très fâchée de ne plus être mon centre d’intérêt. Mais comment s’occuper d’autre chose, quand le large, les longs quais et toute cette vie fourmillante s’offrent à quelques encablures de votre regard ? J’aurais été déçu si ma tante n’avait pas prononcé la phrase libératrice : « Bédros, tu peux aller te promener, nous allons nous reposer. A ce soir… ».

Je quittai ma famille en sifflotant, laissant Lucie très contrariée de ne pouvoir venir avec moi à la découverte de ce nouveau monde. Après avoir pris mes repères pour le retour, je me suis laissé aller vers le bas d’où venait une forte odeur de poissons et de marée. Plus je me rapprochais, plus je voyais les mâts tanguer, bercés par la houle, découvrant une multitude de gens tout affairés au déchargement et au chargement de toutes sortes de navires Je remarquai à l’horizon des bateaux de guerre russes au mouillage.

Le vent sec venu du large fouettait ma peau sans pour autant refréner mon envie de m’approcher de ces embarcations, qu’à Erzeroum, je n’avais jamais vues. De partout arrivaient de nombreux véhicules sur ces immenses quais,

s’alignant parfaitement aux emplacements réservés aux différentes destinations. Des fardeaux de tout gabarit, des barriques, des vivres, des agrumes, tout ce qui pouvait être transporté semblait s’être donné rendez-vous ici. J’étais très impressionné et ébloui. Mes yeux ne pouvaient tout voir ni tout apprécier…

Je m’attardai longtemps devant les étalages de poissons dont certains frétillaient encore. Puis plus loin, suivant le flux des gens, je me retrouvai dans une rue bizarre fréquentée par des militaires en vadrouille, rieurs et enjoués de la marine et de l’armée de terre. Devant les portes piétinaient des filles aguichantes, le sourire engageant, avec au-dessus d’elles les enseignes brillantes de cabarets que visitait le cocher. Là, il trouvait un certain plaisir, disait-il, auprès de dames plus ou moins exotiques qui vendaient leurs charmes à coups de roubles.

Les paroles entendues étaient russes, comme ces filles, presque toutes blondes, au décolleté provoquant et barbouillées de maquillage. L’une d’elles, au visage bouffi de graisse, aux seins proéminents, me saisit par un bras et me demanda, en m’embrassant dans le cou, de la suivre ; effrayé, je préférai faire demi-tour afin de rejoindre l’auberge où Lucie m’attendait.

A peine avais-je fait un pas dans la salle commune qu’elle vint m’accueillir, toute curieuse de mes pérégrinations et me bombardant de questions.

« Dis, Bédros, tu m’emmèneras demain avec toi ?

― Bien sûr Lucie, si ton père et ta mère acceptent… Pour moi, ce n’est pas un problème, bien au contraire…

― Non, vous n’irez nulle part demain ! »

La voix de l’oncle brisa l’enthousiasme…

« Papa, laisse-moi aller avec Bédros !

― Non ma fille, demain nous partons avec la marée de six heures… »

Quel beau mot, partir ! Enfin j’allais me rendre compte de ce que pouvaient ressentir les navigateurs et accompagner le vent de l’autre côté, vers un ailleurs différent.

Tant pis pour les richesses de cette ville qui fut la capitale pendant près de deux siècles du dernier empire chrétien d’Occident14. Je ne verrais pas ces vestiges glorieux d’un illustre passé qui avaient surmonté les blessures du temps. Je devais laisser de côté ces merveilleux monuments religieux, ces monastères et ces églises construits sous les empereurs byzantins et cette ville qui, après plus de quatre siècles de domination turque, était restée perpétuellement une ville grecque.

Sans le savoir, Bédros quittait la ville où était née un an plus tôt, dans une grande maison du bord de mer, au sein d’une famille grecque de sept enfants, celle qui deviendrait sa femme quelques années plus tard. Elle se prénommait elle aussi, Lucie.

Avant même le lever du jour, oncle Antranik vint me sortir de mon sommeil, me priant de les rejoindre au plus vite dans la salle commune. A peine les avais-je rejoints pour prendre l’habituelle soupe épaisse accompagnée d’une tranche de pain noir, qu’un colosse m’interpella :

« C’est toi, Bédros ?… »

Sans voix, j’approuvai de la tête :

« Moi c’est Michka, pendant traversée et après, tu aideras moi. C’est le prix pour aller à Ekaterinbourg, ton oncle d’accord… »

S’il s’adressait à l’oncle en turc, avec moi il employait un russe rudimentaire :

« Tiens, voici nouveaux habits, c’est mieux pour toi, tu fais convoyeur maintenant… Mange ! Tu en auras besoin… Piotr Sergueï c’est bien ton nom ?… et puis c’est mieux comme ça … »

Toujours aussi muet, j’enfilai ces effets sans comprendre son langage énigmatique, si ce n’est qu’il existait un accord entre lui et mon oncle me concernant. Lucie me souriait toujours aussi gentiment, tandis que sa mère la surveillait d’un œil attentif et vigilant. J’aurais tant voulu parcourir cette ville avec ma belle cousine, peut-être même l’embrasser

à l’insu des regards indiscrets, mais ainsi va la vie… je partais naviguer le temps d’accoster sur d’autres rivages, portes d’un avenir inconnu à découvrir.

Le petit-déjeuner englouti, nous suivîmes cet homme à l’imposante carrure jusqu’au Màshinèka, un bateau impressionnant. Le capitaine, à la mine inquiète, vint saluer notre guide alors qu’arrivait Serdar avec un lourd chariot. A peine ce dernier eut-il mis le frein à son véhicule que l’équipage et d’autres manœuvres vinrent le décharger ; cela avait l’air d’être urgent.

« Toi aussi, Piotr Sergueï, tu aides… » avait hurlé Michka.

Sans rien objecter, alors que ma famille montait sur le pont… je dus mettre la main à la pâte, pour transporter les marchandises dans un coin de la cale. Mon Dieu, que cela puait le poisson pas frais ! Alors que j’étais revenu à l’air libre pour vomir mon premier repas de la journée, Michka toujours aussi désagréable, me rappela à l’ordre.

« Tu paies pas, alors tu fais travail ! Pas compliqué… Tu descends ou tu montes les caisses… Pas compliqué ! Surtout, pas chercher à savoir… autrement beaucoup me fâcher… »

Je commençai ainsi la traversée avec les marins transportant des marchandises, sans savoir de quelle nature elles étaient. Tout laissait à penser qu’elles étaient illicites car le capitaine méfiant et constamment sur ses gardes, n’avait cessé de scruter les ombres du petit matin afin de détecter si elles n’étaient pas policières, durant la demi-heure nécessaire au transbordement… Serdar parti, vinrent avec le jour d’autres charrettes, d’autres fournitures et ce n’est que vers midi que le bateau prit la mer.

A ma grande déconfiture, durant toute la traversée, je dus rester en sentinelle vigilante auprès de ces produits de contrebande dont l’odeur me donnait la nausée. Je ne vis rien du ciel bas, des oiseaux, des rivages boisés,

de la mer, je ne ressentis que le roulis jusqu’à ce je pose un pied malhabile sur la terre ferme.

Après une très courte escale de nuit à Batoum et la traversée de la mer Noire, nous franchîmes au lever du jour le détroit de Kertch, entrée obligée de la mer d’Azov, avant de découvrir à quelques encablures, en remontant l’embouchure du Don, l’immense port de Rostov, le plus important centre de commerce de la région.

Là, une Russie rigide était habitée par des gens beaucoup moins gais que chez nous, ce qui était peut-être dû à la rigueur du climat.

Depuis le pont, je regardais ces quais assurément aussi grands que ceux de Trébizonde, mais plus structurés.

Tout paraissait géré au cordeau, aussi bien les hommes que les marchandises, tout relevait d’une sorte d’ordre martial. Le visage des autochtones était triste, comme s’ils étaient malheureux de travailler sous un vent glacé. En fait ce vent n’était pas plus glacé qu’à notre point de départ mais l’ambiance le rendait encore plus frigorifiant.

A peine avions-nous accosté que quatre hommes en uniforme, au visage renfrogné, investirent la passerelle pour un contrôle d’identité, vite accompli dès le versement de l’habituel bakchich. Là où mon oncle craignait de se faire refouler ou emprisonner, tout se déroula sans accroc. Puis nous prîmes la route, avec comme au départ, un chariot rempli de ces marchandises interdites, en direction de Volgograd, Samara, Oufa, pour arriver au début de l’automne à Ekaterinbourg.

Nous ne rentrions jamais dans les villes, toujours dans les faubourgs avec des adresses bien précises où Michka était attendu pour mener ses transactions. A chaque halte, je chargeais et déchargeais, sans poser de questions embarrassantes sur ces lourdes caisses mystérieuses

mais mes oreilles captaient de temps à autre des rumeurs de soulèvements, de mutineries, me donnant à penser que des armes ou des munitions étaient cachées à l’intérieur.

Prudence est mère de sûreté, disait ma mère, je me contentai donc de faire en silence le travail demandé.

Dans les tavernes, dans les auberges de nos haltes, je puisais à la source des voyageurs des informations sur notre pays, lesquelles devenaient de plus en plus inquiétantes et je tremblais pour les miens.

Comme le vent qui porte le froid, les tristesses, les misères, les souffrances, les servitudes se retrouvèrent tout le long de mon parcours. En Russie le tsar semblait être aimé de son peuple ; je me rendis vite compte qu’il n’en était rien.

Le développement économique et industriel accompli au détriment du monde rural, s’accompagnait d’un mécontentement général. Les paysans déracinés, devenus pour la plupart ouvriers d’usine, pris en main et encadrés par les premiers bolcheviks et autres mencheviks, organisaient des manifestations hostiles à l’autocratie dominante.

L’idée d’une révolution se propageait, à la faveur des grèves et des jacqueries de cette nouvelle classe prolétarienne brimée et affamée. La situation, en définitive, n’avait rien à envier à celle de mon pays. C’est dans cette ambiance que nous atteignîmes par un beau jour de printemps 1897, Ekaterinbourg, étape ultime de notre long voyage.

L’immense cité populeuse s’entourait dans ses faubourgs de baraquements sordides que desservaient des chemins mal entretenus, menant aux diverses usines et multiples ateliers de la ville. Dans ces habitats insalubres s’entassaient des paysans arrivés sans un rouble en poche, riches du seul espoir d’un avenir meilleur. Avec l’abolition du servage, tous avaient cru qu’une ère nouvelle de prospérité changerait leurs conditions de vie. Leurs rêves furent mis à mal… Pourtant, autour d’eux, tout était bouleversé, le pays changeait radicalement en se dotant de nouvelles infrastructures routières et ferroviaires, de canaux, de banques… Tout concourait à créer des richesses.

Si certains de ces paysans devinrent commerçants, d’autres, les plus nombreux et les plus déshérités, vinrent grossir les rangs des prolétariats urbains. Leur misère fut entretenue à la ville par des travaux si mal rémunérés qu’ils suffisaient à peine à leur subsistance.

Ces travailleurs des champs croupissaient maintenant dans des endroits misérables, alors qu’ils avaient répondu à ce besoin de main-d’œuvre indispensable pour nourrir le développement industriel de la Russie, restée longtemps rurale, à la traîne des autres grandes puissances. Pour toute récompense, ils se retrouvèrent aux portes des cités à survivre, alors que dopé par l’apport de capitaux étrangers, ce grand pays vivait sa révolution industrielle et économique oubliant sa seule vraie richesse : son peuple qui ne profitait nullement du progrès de la modernité naissante. C’est pourquoi ce dernier, à force d’être méprisé et exploité, manifestait un mécontentement grandissant de jour en jour, le conduisant à s’organiser afin de s’opposer à la classe dirigeante raidie dans ses convictions.

Ces anciens et nouveaux riches ne reconnaissaient pas les désirs légitimes des anciens serfs autrefois attachés à une terre, sans liberté personnelle et qui maintenant, devenus prolétaires, demandaient un peu de bien-être. Il leur était difficile d’admettre de telles revendications survenues avec l’essor de l’urbanisation et le développement rapide de l’industrie. Ces nouveaux rapports de forces risquaient de bouleverser l’ordre établi.

Dans cette quête impérieuse de richesses s’était intercalée une classe moyenne, laquelle devenue plus aisée, avait accédé à l’éducation, la culture et les échanges d’idées. Cette évolution cristallisait le mécontentement général avec la naissance de mouvements révolutionnaires, recourant fréquemment au terrorisme en multipliant attentats et assassinats.

Cette situation se révélait une aubaine pour Serdar et Michka, ces deux complices assez futés pour comprendre comment faire fructifier leur commerce.

C’est bien plus tard que je démêlai la trame de leur trafic car jusqu’à Ekaterinbourg, tel le novice que j’étais, je n’avais rien compris.

Pourtant j’avais essayé de saisir le comportement de Serdar qui avait accepté mon oncle, ma tante et Lucie, comme simples passagers. A croire qu’il avait un besoin impérieux de leur présence dans son convoi pour ne pas attirer la curiosité…

Mais, si pour ma famille le voyage fut presque d’agrément, il n’en fut pas de même pour moi. Tout au long de notre route où s’échangeaient les marchandises sans jamais de transaction apparente d’argent,

j’avais servi de manœuvre à chaque halte. Nous repartions avec des colis différents mais toujours avec ces caisses « interdites » au fond du chargement dont certaines disparaissaient mystérieusement durant la nuit.

Ce n’est qu’à l’ultime étape, à une lieue de notre destination, que presque tout notre chargement, différent de celui du départ, fut transféré, à mon grand soulagement, dans un bâtiment à l’allure modeste mais abritant une vraie ruche humaine. Dans ce grand bazar gardé par des hommes armés, je vis de tout : des sacs de farine, du cuir, des couvertures, des harnachements pour chevaux, du bois de construction, diverses nourritures, du blé, du maïs, des milliers de bouteilles de vodka, de cigarettes… J’aperçus même un pope, richement vêtu, en grande discussion avec Michka !

J’étais impressionné devant un tel déballage de marchandises qui attirait mon attention et excitait ma curiosité. Celle-ci fut brutalement réprimée une fois de plus, alors que j’avais suivi innocemment Michka vers le bureau situé au fond de l’entrepôt. Une main ferme posée sur mon épaule, telle une serre sur une proie, m’arrêta net sur place. Un inconnu à l’allure patibulaire, sans même prononcer un mot, me fit comprendre que je devais immédiatement rejoindre le chariot et ma famille. Quelques minutes plus tard, deux hommes, peu commodes en apparence, s’installèrent avec nous.

Youri, au regard toujours en mouvement comme s’il anticipait sur les événements, portait sous un long pardessus, comme son collègue, une arme à la ceinture et une cartouchière garnie de munitions. Avant de prendre place auprès de Michka, il ferma la bâche arrière, sans doute pour faire croire que l’intérieur ne renfermait que des marchandises. Puis notre véhicule s’ébranla…

A chaque arrêt, Vassili, le second personnage monté avec nous à l’arrière, paraissait se préparer à l’éventualité d’une agression, se postant devant nous en bouclier humain.

Son rire de débile n’invitait pas à la conversation et nous nous sentions peu rassurés aux côtés de cet homme très fruste. Son regard braqué avec convoitise sur Lucie la mettait mal à l’aise mais ses parents n’osaient rien dire pour ne point fâcher cet individu, des plus menaçants.

Ce comportement de voyeur n’était en fait pour lui qu’un simple jeu, juste pour faire rougir ma belle Lucie, car les enjeux risqués de sa tâche nécessitaient de sa part une acuité de tous les instants.

Moi-même, je n’en menais pas large : à chaque arrêt Vassili sortait son arme, prêt à répondre à une attaque ou à une perquisition de la police… Mais cette dernière, comme à l’accoutumée, se contentait d’un bakchich sans se soucier de ce que contenait l’attelage : si elle avait pu se douter de la petite fortune enfouie dans les deux poches intérieures de la veste de cuir de Vassili, renflements qui donnaient encore plus de rondeurs à ce curieux personnage !

Le brigandage devenait en ces moments de troubles une vocation. En effet certaines organisations révolutionnaires, pour agir au plus vite, avaient besoin d’argent et n’hésitaient pas à se servir d’individus comme Michka, activistes de l’ombre, qui commerçaient et trafiquaient sur de longs trajets. Sous le couvert de leurs ventes, ils étaient chargés de rapatrier les fonds collectés auprès de leurs sympathisants.

Cachés dans des ballots de marchandises ils servaient à acheter, à Ekaterinbourg, de l’or15, des émeraudes et des malachites, faciles à dissimuler, que Serdar, quelques mois plus tard, revendrait en Turquie avec bénéfice.

Ainsi le circuit se répéterait, pensaient-ils, jusqu’à la victoire de la révolution en marche.

 

Arrivés à l’adresse indiquée par Antranik, nous abandonnâmes Michka, son chariot et ses compères pour frapper à la porte du cousin Raffi, laquelle ne s’ouvrit pas malgré nos coups répétés. A première vue ce qui paraissait un grand magasin semblait dénué de toute vie, rien ne vint en réponse si ce ne fut un voisin curieux sorti d’une petite loge de concierge. Au pas ralenti de ses ans, il vint à notre rencontre, s’efforçant de se tenir droit malgré son corps tordu par la vieillesse, tout en esquissant un sourire timide. Il avait l’âge d’avoir connu plusieurs générations. La peau ridée de son front ondulait sur tout son visage piqué de rares poils de barbe.

« Si vous cherchez Raffi le boulanger, il n’habite plus ici… »

Sa voix chevrotante, son manque de dents et son accent ne me permirent pas de comprendre la teneur de son message. Le vieil homme, percevant notre détresse, s’efforça de répéter plus calmement ses paroles en s’appliquant à parler plus lentement.

« Si vous cherchez le boulanger, il est parti depuis plusieurs mois… Un grand malheur s’est abattu sur lui… »

Seul à comprendre sa conversation, je la traduisais de mon mieux n’étant pas encore tout à fait à l’aise avec le vocabulaire russe.

Me voyant embarrassé, mon interlocuteur s’interrompait souvent afin que je puisse répercuter l’essentiel de ses explications à ma famille, très affligée de ces propos.

« Cela fait longtemps qu’il est parti avec sa fille. En Mandchourie… »

Au fur et à mesure qu’il expliquait la raison du départ, son émoi s’accroissait : il avait perdu de bons voisins. Le vieil homme restait là à étaler sa tristesse, vantant tous les bienfaits prodigués par ces gens si généreux. Il racontait, telle une épopée, l’arrivée du cousin Raffi dans son bel uniforme d’officier de cavalerie, venu demander la main de Galina Ivanoff, ravissante blonde et unique enfant du foyer. Bien qu’il en imposât par sa prestance, toutes ses demandes n’essuyèrent, au début, que des refus polis. Le père n’éprouvait aucune sympathie pour les militaires. Ils n’étaient, selon lui, que des fainéants, des buveurs invétérés, versés dans la luxure et la débauche, plus prompts à renverser les jeunes femmes sur une paillasse qu’à leur offrir un foyer stable.

Cette méfiance allait à l’encontre de l’ambition de Raffi qui dut agir en souplesse pour obtenir la main de la jeune fille si convoitée auprès de ce futur beau-père plus que suspicieux. Comment pouvait-il ne pas l’être ? Il possédait une des plus importantes minoteries et la principale boulangerie dans la plus grande avenue d’Ekaterinbourg. Impossible de ne pas suspecter, qu’outre les charmes de Galina, les prétendants n’avaient de regard que pour cette belle dot dans la corbeille de la mariée. En père protecteur, Ivanoff œuvrait pour l’intérêt commun de la famille et pour le bonheur de sa fille, mettant de la distance entre elle et ces jolis cœurs. Il cherchait parmi eux le modèle parfait, alliant l’amour et l’intérêt du commerce.

Sans être avare, il souhaitait pour la perle de son foyer une union ancrée dans cette nouvelle société commerçante. C’est là que se trouvait l’avenir, au sein de ces nouveaux riches, dans cette nouvelle classe puissante par les profits engrangés et assez futée pour ne pas se mettre à dos l’entourage du Tsar. C’est de là que viendrait son futur gendre. Alors que faire d’un militaire ?…

Inquiet que sa fille puisse s’éprendre d’un tel personnage, il espérait qu’avec le temps un autre prétendant le supplanterait. Il n’en fut rien, bien au contraire… Les semaines passant, un amour fou lia les deux amants, au désespoir de ce brave homme qui dut se rendre à l’évidence : sa fille n’en ferait qu’à sa tête.

Raffi, en fin stratège, lui prouvait jour après jour par ses conseils avisés, tout l’intérêt qu’il portait à sa famille et à ses biens.

Avec intelligence et détermination il devint en effet un représentant efficace de la maison Ivanoff. Profitant de ses nombreuses relations, il obtint de nouveaux contrats qui doublèrent très rapidement les recettes de l’affaire familiale. Au lieu de traiter avec l’armée - mauvais payeur - qu’il connaissait fort bien, il frappa aux portes des plus grosses firmes, maillons forts de la nouvelle prospérité.

Face à ce flux de nouveaux et avantageux contrats, le bon père Ivanoff ne put que réviser son jugement : l’idée première selon laquelle ce beau militaire n’était qu’un coureur de dot, perdit peu à peu de sa consistance pour sombrer dans l’oubli. Convaincu que Raffi serait le meilleur et le plus attentionné des époux, Ivanoff accorda la main de sa fille à cet homme expérimenté et compétent.

Ainsi adoubé, le futur gendre continua à faire prospérer l’affaire familiale, en choisissant toujours avec précaution et discernement les fournisseurs afin de ne jamais se retrouver sous la dépendance d’un plus puissant qu’un autre, mais surtout en adoptant comme ligne de conduite la possibilité de rebondir à tout moment en cas d’une cessation de paiement ou d’impondérables, comme les intempéries climatiques ou ces redoutables épidémies à répétition…

Peu lui importait de payer parfois plus cher sa matière première qui venait souvent de très loin, même d’Ukraine, mais la minoterie ne devait jamais s’arrêter afin que la clientèle ne manquât jamais de pain…

De l’union des jeunes mariés naquit, l’année suivante, une petite fille prénommée Galina, comme sa mère. Toute la famille était aux anges, à croire que le bonheur l’avait choisie. Le gendre, de plus en plus en prise avec la bonne marche de l’affaire, déchargeait son beau-père de tous les problèmes quotidiens, le laissant se consacrer, corps et âme, à sa récente mission humanitaire auprès des plus pauvres.

Après une surprenante crise de mysticisme, il fut impossible à Ivanoff de continuer à vivre dans l’opulence, tout en sachant qu’à l’orée de la ville était parquée toute une horde de miséreux. Aussi réservait-il depuis longtemps une partie de ses fournées à ceux que la malchance avait relégués en marge de la société. Au début, c’était un bout de pain offert aux clochards qui s’arrêtaient devant son éblouissante vitrine et dont les yeux tristes ne s’éclairaient même plus à la vue de toutes ces nourritures alléchantes.

Ces actions charitables parvinrent aux oreilles d’un dominicain, un missionnaire italien, tout consacré à rendre un peu d’humanité aux pauvres bougres logés à la lisière de l’acceptable. Lui et une poignée de ses frères œuvraient péniblement à rendre salubre un périmètre du faubourg trop près des marais où croupissaient des eaux sales, où pullulaient les germes et microbes à l’origine de maladies et d’épidémies meurtrières.

Soutenu par sa foi, le Père Pascalino se présenta à la boutique et se montra si convaincant en peu de mots que le brave Ivanoff l’interrompit très vite :

« Ne m’en dites pas plus… je sais… et cela me touche au plus profond de mon âme… Chaque semaine, je vous ferai parvenir une fournée de mon pain pour vos protégés… ».

C’est ainsi que chaque vendredi accompagné de sa fille, il conduisait une charrette de pains pour une distribution gratuite aux nécessiteux…

qui piétinaient dans la crasse et la vermine. Malgré les recommandations de son entourage et des pères dominicains sur les risques encourus,

, Ivanoff se faisait un devoir de donner lui-même cette nourriture inestimable, comme pour s’excuser d’avoir fait fortune.

Bien avant que n’arrivât le bon boulanger se formait sous la conduite du Père Pascalino une longue file silencieuse. Avec un léger sourire et quelques mots gentils, sans rien attendre en retour, le brave homme, avec l’aide de sa fille, offrait donc leur pitance à ce défilé de femmes et d’enfants tristes et dépenaillés.

Tout autour d’Ekaterinbourg, ville pourtant riche, une multitude de lieux d’entraide, comme des postes de survie, tenus par des hommes de foi de toutes confessions, ouvraient leurs portes à ces parias. Les religieux apportaient non seulement le réconfort du corps et de l’esprit mais, par des conseils élémentaires d’hygiène comme celui de se laver les mains et de se débarrasser des poux, contribuaient à prévenir la diffusion et le développement des maladies endémiques…

Le comportement d’Ivanoff lui donnait un rayonnement particulier, à croire que c’était un saint homme auréolé d’un halo de lumière céleste comme une icône. Sa bonté se reflétait dans ses actes mais sa générosité ne dura qu’un temps, anéantie par une foudroyante épidémie de typhus qui toucha bon nombre d’habitants de cette ville et plus particulièrement ceux vivant dans les faubourgs populeux.

De retour d’une distribution, il fut saisi d’une fièvre intense avec l’apparition sur son visage de rougeurs, signe s’il en fallait un, d’une maladie infectieuse et contagieuse. Dès le lendemain, sa fille et sa femme durent également s’aliter et la mort vint les chercher tous les trois en moins d’une semaine.

Impuissants, ne pouvant que s’en remettre à la Providence, Raffi et sa fille se retrouvèrent seuls à gérer ces durs moments où la solitude et la souffrance envahissent l’esprit, bouleversant l’organisme vidé de toute énergie.

Effondré, mais surmontant sa douleur, les obsèques passées, en père de famille responsable Raffi envisagea sérieusement, pour mettre sa fille à l’abri, de quitter la ville et tenter sa chance ailleurs. Deux événements simultanés le décidèrent : début septembre, la minoterie n’avait plus assez de grains à moudre, ce qui laissait présager un hiver de famine et l’arrivée surprise d’un ami de la lointaine Mandchourie.

Cela faisait près de vingt ans que les deux hommes ne s’étaient pas revus, depuis que Raffi, marié à la belle Galina, avait mis fin à sa prometteuse carrière militaire qui aurait pu le couvrir d’honneurs et de galons comme son ami Vachka, tout fier de ses décorations et de sa nouvelle et récente promotion au grade de colonel.

« Ah mon brave Raffi, tu t’embourgeoises, tu as pris du ventre, c’est pas bon pour ta santé, il te manque de l’exercice…

― Peut-être que le grand air me manque… Mais c’est ainsi, c’est la vie qui l’a voulu, mon brave Vachka. Toi par contre, tu as une forme d’athlète, à croire qu’à l’armée on vous soigne bien mieux maintenant.

Question nourriture, elle s’est beaucoup améliorée mais depuis que je suis en poste à Kharbin, je n’ai pas le temps de me reposer, ces maudits Japonais nous posent beaucoup trop de problèmes. Nous sommes toujours en train de former de nouveaux contingents. Comme tu le sais, nous possédons les meilleurs cavaliers mais nos cosaques sont des plus indisciplinés et nous souffrons d’un manque d’éclaireurs. Alors, je te le demande, que faire d’une cavalerie nombreuse si nous n’avons pas d’informations sur les mouvements de troupes ?… De plus, aujourd’hui, c’est le règne de l’artillerie ! La force de frappe, c’est l’artillerie… »

Vachka s’était arrêté dans son élan, regrettant peut-être les charges héroïques, sabre au clair, de ses jeunes années. Raffi en profita pour prendre la parole.

« Depuis quand la Mandchourie est-elle russe ?

― Mais… depuis jamais ! Ce n’est qu’un concours de circonstances…

― Comment ça ?

― Oui, oui, comme je te le dis ! La Mère patrie a profité des conflits incessants entre le Japon et la Chine pour offrir notre aide à cette dernière … Et c’est ainsi que nous sommes devenus de bons amis ou du moins des partenaires avec des intérêts réciproques. Notre objectif était de trouver une route directe vers la mer Jaune, vers la mer du Japon, pour transporter au plus vite troupes et marchandises. Le commerce et l’armée, cela va de paire… C’est dans ce but, qu’après la construction du Transsibérien16, nos stratèges ont su présenter à la Chine un projet acceptable qui nous a permis de construire un raccourci à travers la Mandchourie, avec le droit de protéger militairement la voie ferrée,

ce qui équivaut à un protectorat effectif… En fait, c’est plus complexe, mais je te la fais courte !… Et toi que deviens-tu ?… »

Raffi s’étendit sur les drames récents survenus dans sa famille, ce qui gâchât un moment leur joyeux entretien. Il semblait tellement meurtri avec sa voix étranglée que brusquement Vachka claironna :

« Tu n’as qu’à venir à Kharbin avec ta fille !… Nous partons dans quinze jours, tu disposes juste d’assez de temps pour régler tes affaires qui, si j’en crois tes dires, ne tournent plus depuis un mois… Le voyage ne te coûtera pas un kopeck, c’est l’armée qui paye !…

― Que veux-tu que j’aille faire dans cette ville chinoise ?

― Du pain, de la farine… Là-bas, il y a beaucoup de russes mais on manque d’hommes comme toi… Alors viens, tu as besoin de changer d’air ! »

Vachka avait sans doute raison, il fallait quitter ces lieux hantés par le deuil cruel qui l’avait frappé et mettre Galina à l’abri d’une nouvelle épidémie. Emporté par la fougue de son ami, Raffi n’hésita plus et se retrouva donc invité avec sa fille dans le compartiment privé de Vachka.

Au rythme du Transsibérien, puis du Transmandchourien, il laissa derrière lui l’Oural avec Ekaterinbourg pour la Sibérie, cette terre endormie avec ses vastes étendues de bouleaux, Omsk et la taïga, gigantesque contrée boisée, les hautes montagnes, Irkoutsk au bord du lac Baïkal et enfin Kharbin. Tout ce parcours en moins d’un mois.

Au cours de ce long voyage, effectué dans des conditions d’inconfort acceptables, il eut tout le temps de penser à ces malheureux qui avaient été contraints d’exécuter dans des conditions abominables, dans la neige et le froid, des travaux surhumains pour construire ce chemin de fer de Moscou à Vladivostok : près de dix mille kilomètres.

Nous restions tous accrochés aux lèvres du brave homme qui n’en finissait plus de parler à ma famille de plus en plus décontenancée. Cette grande ville étrangère, apparemment hostile, où nous ne connaissions plus personne pour nous accueillir, devenait un piège et mon oncle commençait à regretter son choix.

« Alors il est parti en Mandchourie… là-bas paraît-il que la vie est plus facile… c’est mieux pour lui… mais pour moi, c’est triste… »

Comme une source soudainement tarie, la longue épopée de Raffi prit fin avec un silence infini, rendant encore plus tragique notre dénuement face à l’avenir. L’homme resta muet un long moment, avec un sourire hébété, avant que ne sortent de sa bouche des mots d’un réconfort imprévu :

« Pour vous héberger ce soir, je sais qui vous ouvrira sa porte, c’est un arménien comme vous… Commerçant, très ami avec Raffi, il vit dans une très grande maison… Suivez-moi, il s’appelle Vladimir Ilitch.. comme Lénine…

― Qui est ce Lénine ? demandai-je.

― Vous le saurez bien assez tôt, jeune homme ! C’est un militant révolutionnaire très prometteur. Il est actuellement en résidence surveillée en Sibérie…mais un jour, vous le verrez, il triomphera pour le plus grand bonheur de notre Sainte Russie…»

A son pas traînant, nous le suivîmes dans cette grande rue bordée de belles devantures, bien loin de la laideur et la pauvreté des faubourgs.

Dans ce quartier l’argent paraissait s’être arrêté, les gens que nous croisions portaient de beaux habits, propres et neufs, des manteaux épais ornés de fourrures les protégeant de la froidure de ce début d’automne.

Notre guide s’arrêta devant une maison à étages et fit résonner un marteau doré sur le bois de la porte. L’attente se prolongeant, je commençais à m’impatienter lorsque le visage de mon oncle s’éclaira soudain à la vue d’une botte pendant à une potence. L’enseigne annonçait la boutique d’un bottier, à croire que le destin avait déjà trouvé du travail au cordonnier…

Dans l’embrasure de la porte apparut enfin un petit homme bedonnant, le regard soudain inquiet de nous voir. Après quelques mots d’explication de la part de notre guide, nous fûmes tout étonnés d’être reçus à bras ouverts, comme si nous étions de la famille. A l’intérieur, tout dénotait le confort dont jouissait notre hôte qui s’empressa de nous présenter sa femme et deux servantes venues aux nouvelles.

Vladimir parlait notre langue sans problème, en revanche Vera, son épouse, ne s’exprimait qu’en russe, en témoignant une certaine distance envers nous, découlant sans doute de son éducation.

Rien, de prime abord n’aurait dû réunir ce couple à l’apparence et au comportement si discordants, mais le miracle de l’argent les avait unis dans ce foyer où chacun puisait un bonheur doré. Bien que nouveau riche, Vladimir n’avait rien perdu de sa faconde, de son comportement très « peuple », tant dans sa manière de s’exprimer que de se comporter au quotidien.

Sa femme, très élégante, dénotait par son maintien une origine plus bourgeoise mais ne s’en montrait pas moins prévenante envers nous

malgré sa froideur. Courtoise et serviable, en bonne maîtresse de maison, elle donna discrètement les ordres à son personnel afin de nous accueillir au mieux. Aider des proches de Raffi ne semblait poser nul problème à Vera. L’arrivée impromptue de ces lointains parents romprait l’insipide monotonie de ses journées.

Autour d’une table ronde, dans une pièce chauffée par deux grands poêles, chacun de nous goûta à des mets inconnus, appréciant ces nourritures nouvelles. Le repas achevé, après avoir salué nos hôtes, chacun de nous put se reposer dans un vrai lit, avec de vrais draps et des couvertures épaisses. Cette première nuit à Ekaterinbourg survenant après tant d’autres mauvaises nuits, fut un véritable délice. Demain serait un autre jour…

La fatigue pesante ne me libéra de ma couche qu’à l’heure du repas de midi. Je rejoignis piteusement les autres, debout bien avant moi. Alors que j’accédais à la salle à manger, Vladimir, qui revenait de son inspection matinale, toujours aussi enjoué, avec une vivacité dans le mouvement comme s’il était monté sur ressorts, me tapa sur l’épaule avec un large sourire avant de me précéder dans la pièce et saluer la famille.

« A table mes amis, j’ai faim !… »

Chacun prit sa place. Vera en parfaite maîtresse de maison veilla soigneusement à ce qu’il ne manquât rien sur la table. Le repas se fit en silence. Une fois rassasié, notre hôte chercha à mieux nous connaître pour apprécier nos capacités, se réjouissant que mon oncle soit un professionnel des métiers du cuir.

« Ça, c’est inouï ! Vous êtes cordonnier ?…

― Cordonnier, bottier selon la demande… mais c’est vrai que depuis les événements j’ai eu à faire plus de ressemelages que de la bottine fine pour femmes élégantes…

― Ça, c’est inouï ! Justement, je cherchais quelqu’un comme vous, n’est-ce pas Véra ?

― Pour quoi faire ?

― Des chaussures, bien sûr ! Dans mes affaires, sans cadeaux, pas de commande… C’est la règle ! Les petits cadeaux aident à décrocher des marchés et comme je suis malin, n’est-ce pas Vera ? j’ai vite compris l’intérêt d’avoir à demeure un bon cordonnier ! Pas un manchot, je dis bien un bon ouvrier, pas un des ces fainéants, un de ces bolcheviks… Grèves et révolutions ne sont pas bonnes pour le commerce. Pas bonnes du tout… »

Au ton employé, mon oncle et sa famille avaient baissé la tête, l’apparente gentillesse cachait bien l’autorité de glace d’un homme rapace qui ne s’en laissait pas compter. Puis, changeant d’intonation, son regard se posa sur Lucie avec un léger sourire, qui donna plus d’humanité à ce visage devenu en peu de temps inquiétant.

« Mon brave Antranik, offrir une ou deux paires d’escarpins que l’on ne trouve pas dans le commerce à la femme d’un futur client, cela n’a pas de prix. La joie de recevoir un tel présent crée une complicité, une amitié qui aide à la signature d’un contrat. Ça, c’est la classe et moi j’empoche. N’est-ce pas Vera ?… »

Les « n’est-ce pas, Vera » étaient sa façon de se valoriser aux yeux de son épouse. Ses yeux brillaient de mille feux, comme si les roubles se changeaient en pièces d’or au fur et à mesure de ses explications. Sa femme, habituée à ce genre de discours, se retira avec un sourire amusé en s’excusant, pour aller donner ses dernières instructions à la femme de chambre.

« J’ai une annexe juste à côté, vous l’avez sûrement aperçue hier !… Elle est libre. J’ai des commandes non honorées et j’ai vraiment besoin de ces souliers au plus vite.

Mon artisan est mort lui aussi du typhus, comme la famille de Raffi. Si ça vous dit, la place est à vous. A l’étage vous aurez de quoi loger votre famille, avec un bon poêle. Je fournis même le bois. Nous discuterons plus tard du prix de la location et du contrat. Venez visiter, rassurez-vous tout a été désinfecté. »

Impossible de refuser une telle aubaine…

L’atelier était resté en bon état comme si l’ancien occupant allait revenir d’un jour à l’autre. Inutile d’appartenir à la profession pour remarquer la variété d’outils, dénotant qu’ici l’on faisait un travail plus que soigné. Sur les rayonnages bien rangés étaient disposés toutes sortes de cuirs de diverses qualités, des colles, des clous… tout le nécessaire à la bonne confection d’un soulier. A regarder les nombreux modèles de luxe exposés sur une étagère, il était clair que cette boutique se consacrait aux pieds féminins d’une clientèle fortunée.

Au milieu d’une odeur bien caractéristique de peaux tannées et de produits utilisés pour le travail du cuir, je suivais sans enthousiasme le petit groupe tout excité. Jouxtant l’atelier, une cuisine bien équipée et une sorte de buanderie formaient le rez-de-chaussée au sol en terre battue.

Vladimir poursuivait ses explications :

« Voici la porte qui mène à la cour intérieure, vous pourrez prendre du bois pour vous chauffer tout l’hiver… Pas de problème, c’est offert

si vous êtes un bon ouvrier. Ma clientèle est très difficile à satisfaire mais elle paie bien, alors moi je peux vous chauffer. C’est cadeau !… »

Sans même avoir dit « oui ! » et compris les contraintes de la proposition, ma famille prenait possession des lieux. A croire qu’ils se sentaient déjà chez eux… Les femmes, toutes joyeuses,

, gravissaient les marches de l’escalier pour accéder aux deux chambres et à la pièce réservée à la toilette. Chacun paraissait heureux de voir s’éclaircir son avenir, sans une pensée pour moi qui, depuis le début du voyage, avais été mis un peu à l’écart et contraint à la tâche.

« Et ce jeune homme, c’est le fiancé de la demoiselle ? demanda Vladimir.

― Ah non, pas du tout ! objecta ma tante.

― Non, non, il ne fait que nous accompagner !… C’est le fils aîné de mon frère, il s’appelle Bédros mais pendant le voyage Michka l’appelait Piotr Sergueï… »

Un silence profond ponctua la phrase d’Antranik comme s’il venait de dire une grossièreté, ou pire, un blasphème envers le Tsar.

« Vous connaissez cette fripouille de Michka ?… »

Ces quelques mots glacèrent brutalement l’atmosphère.

« Euh, oui… Comme ci, comme ça… »

Mal à l’aise, Antranik commençait à trembler comme s’il venait de percevoir un changement radical chez son hôte. Il se voyait déjà mis dehors comme un malpropre, avec sa famille, sans savoir où aller…

« Mais mon neveu est de très bonne composition, il est vaillant et parle plusieurs langues.. Il pourrait vous être très utile…  »

Vladimir, toujours silencieux, regardait d’un autre œil ma famille comme si la fréquentation de Michka était répréhensible.

Un sourire crispé parcourait son visage sans que ses lèvres ne laissent échapper un seul mot. Puis, reprenant sa respiration, d’un ton sec d’homme habitué à donner des ordres, il annonça :

« Si vous le voulez, vous pouvez rester ici, j’ai du travail pour vous.

.Votre femme, si elle sait coudre et broder, pourra remplacer l’épouse de l’ancien artisan chez la couturière qui loge non loin d’ici. Votre fille pourra y aller aussi… Quant à votre neveu, je vais le prendre avec moi !… »

J’eus à peine le temps de dire au revoir à ma famille et d’embrasser ma jolie cousine que je me retrouvai à suivre Vladimir, toujours aussi pressé. Dans la rue nul attelage ne l’attendait mais une automobile, une Daimler, un nom plaisant qui me revenait sans cesse en tête, sa musicalité m’amusait. A peine étions-nous assis dans ce véhicule que le bruit assourdissant du moteur se fit entendre. J’ai vite compris pourquoi mon hôte était couvert d’habits très chauds et coiffé d’une toque en fourrure.

Le froid, malgré la couverture posée sur mes genoux, gâchait un peu mon plaisir d’être ainsi véhiculé, un grand événement, car très peu d’engins à moteur circulaient à Ekaterinbourg. Sans explication, nous quittâmes le centre-ville et ses belles habitations pour les faubourgs populeux où se trouvait l’entrepôt principal des affaires de Vladimir.

Celui-ci conduisait son véhicule en silence, signe ostentatoire de sa prospérité, avec sérieux et prudence, oubliant même ma présence. Il lui échappait parfois un chapelet d’injures à l’adresse d’un attelage qui s’emballait, l’obligeant à freiner ou à faire un écart, d’un coup de volant brusque. Manifestement, Vladimir n’aimait pas qu’on s’oppose à sa volonté de se rendre au plus vite à ses affaires.

Le trajet me parut long, mes rêves de merveilleux ne rencontraient que la morosité et le ciel gris d’une fin d’automne avec déjà la froidure, annonciatrice de l’hiver glacial. Alors que nous roulions vers un nouvel inconnu, j’éprouvai une bouffée de regrets : je m’étais fait surprendre par mon désir de découvrir autre chose, d’autres mondes et de partir. Lorsque j’y repense, je n’avais que suivi ma belle cousine, avec le fol espoir qu’elle devienne ma femme, sans même lui avoir avoué ma flamme ou savoir si son cœur battait au diapason du mien…

Encore une fois je me retrouvais loin d’elle, loin de mes désirs d’une autre vie, comme durant tout le voyage jusqu’à cette ville, avec l’impression - confirmée plus tard - que je me dirigeais dans les mains d’un nouveau Michka.

« Réveille-toi, Piotr Sergueï ! Nous sommes arrivés, voici ton nouveau royaume ! »

Cette apostrophe me sortit de mon songe intérieur, m’obligeant à regarder, de face, une maison immense au milieu d’un parc entouré d’un grand mur. Une fois la grille poussée, deux chiens impressionnants vinrent nous accueillir, me donnant froid dans le dos.

« Viens Piotr Sergueï, ils sont tout doux, mes toutous !… »

Prudent, je quittai mon siège tandis que les bêtes venaient me sentir, témoignant d’une curiosité appuyée pour ma personne.

« Caresse-les, ce sont maintenant tes chiens ! » m’intima Vladimir.

Ne pouvant qu’écouter ses injonctions, mais cependant peu confiant, je posai ma main sur la tête d’un des chiens ; le second, comme jaloux, vint me lécher l’autre main. Si près de leurs crocs, j’osais penser qu’ils étaient vraiment gentils, du moins je l’espérais.

« Viens que je te montre !… »

L’énigmatique patron me fit visiter les lieux, presque en courant, suivi des chiens toujours aussi curieux de ma présence. Au pas de charge, nous franchîmes toutes les pièces, le propriétaire me donnant des explications succinctes sur le contenu des ballots, des sacs et des caisses, tandis que je me rendais compte que toutes les issues étaient murées. Une seule permettait l’entrée en ce lieu, barrée d’un immense portail de bois épais avec, au milieu, une petite porte permettant le passage d’un homme.

Au premier étage, une immense pièce vide et haute de plafond, à la charpente apparente, attendait les produits sensibles, plus délicats à stocker, avec au fond une petite chambre. Elle serait dorénavant mon chez-moi, ayant pour tout confort un lit, une petite commode, une chaise, une table, un pot de chambre et, par miracle, un bon poêle.

« Voici ton domaine Piotr Sergueï, tu devras surveiller mes marchandises, mes ouvriers et tenir le livre de comptes, déclara Vladimir.

― Comment savez-vous que je sais lire et écrire ? rétorquai-je.

― Tu me prends pour qui ?… A la maison, je t’ai vu lire le journal ! Vladimir a des yeux…

― Pourquoi me faites-vous confiance ?

― Si Michka t’a fait confiance depuis Trébizonde. Vladimir peut lui aussi avoir confiance… Mais je serai plus généreux que Michka… Tiens, voici un fusil et des munitions. Si la nuit tu entends des bruits, tu tires !… En bas, tu trouveras de la nourriture et du bois. Tout ce dont tu as besoin, tu peux le prendre. Je te laisse jusqu’à demain… Fais le tour du propriétaire…

― Et pour les chiens ?

― Pour les chiens ?… Pas de problème, si tu leur donnes à manger, ils ne te feront aucun mal… A demain ! Le soir, ferme la porte à clé en t’assurant que les chiens sont bien à l’intérieur, et tu tires si tu entends du bruit ! »

J’ai regardé partir cet homme étrange qui me laissait tout seul avec ses molosses ; ceux-ci après avoir bien mangé, vinrent se coucher à mes pieds en signe de reconnaissance et de soumission. Je suivis à la lettre les consignes de mon nouveau patron. La nuit à peine venue, les aboiements des chiens me firent sursauter et me réveillèrent dans mon premier sommeil. Saisi d’une crainte bien légitime, je m’approchai aussitôt sur la pointe des pieds de la fenêtre, armé du fusil dont je ne savais même pas me servir, pour épier des bruits étrangers, avant de rejoindre finalement mon lit.

Dans la pénombre j’examinai plus attentivement les lieux. Ma chambre n’avait rien d’attrayant, elle aurait pu paraître autrement si ma jolie cousine m’avait suivi dans cet endroit austère.

Sous mes couvertures, dont une en fourrure bien venue et nécessaire tant il faisait froid, je laissai libre cours à mon imagination. Je me revoyais avec Lucie dans le petit bois.

L’évocation de ses caresses bien précises me fit frissonner, je me sentais bien. Elle était là tout près de moi, je sentais son parfum, la chaleur de son corps qui contrastait avec l’extérieur enneigé, balayé d’un vent sec venu du lointain blizzard sibérien. Engourdi, brisé de fatigue, je ne tardai pas à sombrer dans le néant…

Mon avenir paraissait s’être arrêté dans cet entrepôt où j’étais tantôt comptable, tantôt manutentionnaire, aidé de costauds qui, pour la plupart, ne parlaient même pas le russe, sinon un dialecte approchant difficilement compréhensible pour moi. Seul le langage des mains nous aidait à nous comprendre et quand je leur demandais d’où ils venaient, avec un geste vague du bras tendu vers l’est et un grand sourire, ils rétorquaient : « De là-bas !… ».

A leur allure, ils devaient habiter un pays où les hommes sont petits et râblés. Leurs yeux bridés me rappelaient les images de frère Paul. Portés sur l’amusement, les plaisanteries et l’alcool, ces manœuvres, en l’absence de Vladimir, négligeaient trop souvent leur travail. Je devais alors me transformer en gardien sévère pour les stimuler. Ils paraissaient ne connaître qu’un seul penchant dans leur existence : s’enivrer du soir au matin et du matin au soir.

Parfois, sans rien dire, médusé et ébahi, je les regardais se comporter en chenapans, se bagarrant jusqu’au sang, avec à chaque fin de combat, une bonne raison supplémentaire de se réconforter en vidant ensemble plusieurs verres d’une vodka de Sibérie, leur boisson préférée parce que la plus alcoolisée. Ces distractions sauvages me changeaient de mon quotidien sans vraiment me faire oublier que depuis mon arrivée en ce lieu, isolé de la grande ville, je n’avais pas revu ma famille.

Mon seul lien entre elle et ma solitude c’était mon patron qui se chargeait de

transmettre mes courriers, restés toujours lettre morte, comme si je n’existais plus. Un simple mot de mon oncle, de ma tante et surtout de Lucie, m’aurait réconforté dans cet état étrange qui m’étouffait, devenu de plus en plus pesant, au bord de la déprime.

Je vivais, gardien involontaire de ce grand bâtiment, presque en ermite, ce qui ne me convenait pas du tout et diminuait de jour en jour mon envie de moisir dans ce lieu. J’étais cloîtré là, à demeure, avec l’interdiction de m’absenter trop longtemps, à attendre la visite de commerçants et trafiquants de tout acabit. Il m’arrivait souvent de ne recevoir personne de la journée. Mais comment me soustraire à cette condition de vie ? Je me trouvais dans un pays étranger sans savoir réellement où me situer par rapport à ma famille. Etais-je loin ou près d’eux ? Je l’ignorais et Vladimir répondait toujours en riant à mes questions par des pirouettes, me laissant angoissé et dans l’ignorance la plus complète.

En dépit de son comportement bizarre et incompréhensible, je m’étais donné à fond à ma tâche alors que je n’avais pas quitté Erzeroum pour cela. Très vite j’avais compris tous les rouages de l’entreprise, maîtrisant au mieux ma charge de gestionnaire.

Je réceptionnais ou distribuais une variété de produits licites et illicites, classés selon leur qualité, toujours sous emballages, dont une infime partie était hors commerce, sans que j’en connusse la valeur. Rien à voir avec les lourds caissons de Michka qui devaient renfermer des armes ou des munitions, car ces caisses me paraissaient légères à manipuler bien que le contenant parût volumineux. La présence d’un logo discret les différenciait et seul un œil averti pouvait les discerner car leur conditionnement était à l’identique.

Ces produits, dits sensibles, étaient destinés à une certaine clientèle, inconnue de moi, mais facilement repérable par son allure suspecte et son comportement inquiet et méfiant.

Ces gens se présentaient à l’entrepôt généralement en début d’après-midi, toujours par deux, afin de réceptionner leur marchandise. Ils restaient à l’écart, attendant patiemment que je fusse seul.

Je n’appréciais pas du tout leur contact : de leur présence émanait quelque chose de malsain, à croire que la mort suivait ces êtres en sursis. Qui étaient-ils, d’où venaient-ils ?… Jamais je ne le sus, je supposai seulement, étant donné le contexte agité de la Russie, qu’ils faisaient partie de ces extrémistes prêts à déclencher une révolution, quelle qu’en fût l’issue.

Je n’arrivais pas à m’habituer à ces personnages. En leur présence et à chacune de leur visite, un malaise m’envahissait, avec la désagréable sensation que ma vie ne tenait qu’à leur décision de supprimer un témoin gênant. Lourdement armés, ils devaient très certainement être surveillés par une police omniprésente dans ce pays en ébullition. Alors je n’avais qu’une hâte : qu’ils partent !

Lorsque je m’occupais d’eux, personne n’osait s’approcher. Le moindre mouvement devenait suspect et ils sortaient aussitôt leurs armes. Toujours sur leurs gardes, suivant la même stratégie, l’un des deux s’approchait à pas comptés, laissant l’autre à l’entrée en vigie attentive. Je regardais venir cet individu, un œil vers son collègue pour s’assurer que tout était tranquille dehors et l’autre sur moi. Les chiens à mes côtés me rassuraient un peu et, m’ayant adopté, ils me suivaient partout en garde rapprochée.

En silence, comme convenu, le louche individu s’agenouillait. D’un doigt, il dessinait sur le sol en terre battue un logo que j’effaçais aussitôt de ma botte en prononçant cette phrase laconique : « Vous avez de quoi ?… ».

Alors, avec une tape sur l’épaule et un large sourire, il me montrait dans la poche intérieure de sa pelisse l’argent nécessaire. Sans cela je ne lui aurais pas donné ce qu’il était venu chercher. Ainsi était la consigne !

Puis je me dirigeais vers le bureau pour feuilleter un des cahiers où était notifié le prix correspondant au symbole formé, toujours de grosses sommes, fluctuant de semaines en semaines.

Avant de remettre la marchandise, je contrôlais et comptais les billets, toujours surpris qu’aucune contestation ne survînt à l’annonce du prix. Tout avait donc l’air d’avoir été convenu d’avance et j’en étais fort aise.

 

Les clients partis, je retombais dans la solitude d’un quotidien banal à en pleurer, fait d’inventaires, d’inscriptions de l’actif et du passif sur les livres de comptes, tel un écolier appliqué, avant de retrouver mon seul ami ou plutôt mon ennemi : l’ennui. Allongé sur mon lit, je me laissais envahir par des idées tantôt pathétiques tantôt noires, mais toujours très douloureuses à la pensée de vivre si loin des miens, restés en Turquie. De plus, la famille de mon oncle, depuis notre arrivée à Ekaterinbourg, ne m’avait donné aucune nouvelle alors que mon patron, de son sourire malicieux, répondait à mes inquiétudes par sa sempiternelle phrase : « Mon cher Piotr Sergueï, ne t’inquiète donc pas, ta famille va bien… Lucie aussi, bientôt tu les reverras, sois patient… Allez au travail ! ».

Il me savait vulnérable dans cette Russie où je n’étais qu’un étranger aux papiers - vrais ou faux - obtenus je ne sais comment. Ignorant mon réel statut dans ce pays, je préférais, dans le doute, rester dans l’anonymat et éviter tout heurt qui aurait pu me confronter à des policiers plus zélés que de coutume. Jusqu’à présent, le bakchich avait rempli à merveille sa fonction à chaque contrôle. Alors, prenant mon mal en patience, je me contentais d’espérer une amélioration de ma condition, laissant l’influent et rusé Vladimir abuser de ma précarité.

Bien que désemparé, je cherchai quand même, par tous les moyens, à savoir où je résidais réellement pour retrouver mon oncle, ma tante et bien sûr ma belle cousine qui me manquait. Ainsi, à force de me renseigner, de poser des questions anodines, sans trop insister, je vivais mieux mon isolement, préparant minutieusement mon plan d’évasion, programmé à la fin de l’hiver.

Un beau matin, prenant mon courage à deux mains, dans le plus grand secret, après avoir tout barricadé, je quittai mon poste avec la ferme intention d’aller rendre visite à ma famille. J’avais hâte de retrouver Lucie qui, à mon grand étonnement, ne m’avait donné aucun signe de vie.

Je profitai de la bienveillance d’un acheteur venu réceptionner des colis pour me faire déposer dans le centre-ville d’Ekaterinbourg devant la boutique de mon oncle. Sitôt la porte de l’atelier poussée, Antranik ravi et heureux de me revoir, me reçut les bras grands ouverts.

« Ah, Bédros, comme je suis content… Mais, ma parole tu as vraiment changé ! Tu es un homme maintenant ! Viens que je t’embrasse… Olga, j’ai une surprise pour toi, viens vite…»

Si son contact affectueux dénotait une réelle joie, il n’en fut pas de même avec ma tante, qui sembla fâchée de ma présence et dont le visage se ferma, comme si un diable lui faisait face, tandis que j’arborais mon plus beau sourire.

« Bonjour ma tante !

― Que fais-tu ici Bédros ?… Je doute que Vladimir t’ait donné la permission de venir… »

Je restai sans voix, comme mon oncle surpris par le comportement de son épouse. Ne comprenant pas son agressivité, alors que j’étais venu leur rendre visite,

, Antranik voulu se manifester en ma faveur. Coupé net dans son élan, il y renonça, laissant Olga poursuivre :

« Au lieu de perdre ton temps, va donc livrer les deux paires d’escarpins à Monsieur le baron… Vladimir les a promis avant midi, alors dépêche-toi, tu as juste le temps, autrement il sera fâché. N’oublie jamais que c’est lui qui commande ici et qui nous fait vivre…

C’est vrai, Olga, c’est vrai !… Je dois y aller, à tout à l’heure Bédros ! »

Une fois l’oncle parti, je demeurai muet de longues minutes, dans un silence pesant et accablant. Ma tante, pour se donner une contenance, s’activait sur une étagère encombrée d’une grande variété de chaussures de luxe. Se lancer dans une discussion ou demander des explications me semblait dans un tel contexte des plus aléatoires, des plus hasardeux, alors je tentai une question.

« Tante, puis-je voir Lucie ?… »

Cinglante, la réponse fusa :

« Non !

― Pourquoi ?

― Elle est absente… Elle a autre chose à faire que de te rencontrer… Et puis tu es resté longtemps sans nous voir… Tu nous avais oubliés. Sans nous Bédros, tu serais encore à… »

Malgré tout le respect que je lui avais toujours manifesté, devant tant de méchanceté et de propos immérités, je ne pus me contenir.

« Que veux-tu dire par là ?… Tu sais très bien que je travaille beaucoup et que monsieur Vladimir ne me laisse aucune liberté… Là-bas, je ne dispose pas comme vous en ville, de moyen de transport. Sans la gentillesse de ce cocher, je n’aurais jamais eu l’occasion de venir vous voir »

Sans m’en rendre compte, je m’adressais à ma tante comme je ne l’avais jamais fait, avec une voix forte et cassante. L’assurance acquise avec le temps à l’entrepôt, en donnant des ordres aux manœuvres indisciplinés, avait modifié, sans aucun doute, mon comportement d’homme conciliant et bienveillant qui dorénavant ne s’en laisserait plus compter. Antranik avait dit que j’avais changé, en effet j’avais mûri, j’étais devenu adulte.

« Je ne vous ai pas oubliés. Je vous ai écrit toutes les semaines, mais je n’ai jamais eu de réponse…

― Peut-être, mais c’est ainsi. Il faudra que tu t’y fasses… Lucie n’est pas là !… Et moi je dois aller travailler. Au revoir Bédros… »

Devant un tel comportement, je fus convaincu que ma tante avait intercepté et détruit les lettres destinées à Lucie, toutes ces missives dans lesquelles je lui rappelais mon attachement, mon amour pour elle et ce moment exquis passé à ses côtés dans le petit bois à l’orée d’Erzeroum. Tel un malpropre, ma tante me mit donc à la porte.

Assis sur le trottoir, je la regardai s’éloigner, malheureux et découragé, pendant que la voiture de mon patron arrivait.

« Que fais-tu ici, Piotr Sergueï ?… Qui garde l’entrepôt ? grogna Vladimir.

― Personne ! » lui ai-je répondu vertement.

― Attends-moi, je vais te ramener !… »

Etonnamment, cet homme intransigeant, intraitable et despotique, ne me fit aucun reproche comme s’il comprenait et admettait ma réaction.

Pourtant, au travail, je l’avais vu pour moins que ça mener la vie dure à ses ouvriers, même les plus robustes le craignaient. Si, par mégarde, l’un d’eux manifestait une quelconque réprobation, tel un fou furieux, Vladimir fonçait sur le coupable, la trique à la main et le rossait.

« Tu comprends Piotr Sergueï, si un jour je ne le frappe pas, il va croire à une faiblesse de ma part et va se révolter. Tu as vu comme il est bâti, un colosse ; s’il se révolte, je suis mort… Alors je tape fort et lui il accepte, il a peur d’être renvoyé… Cela pourra te servir un jour… N’oublie jamais : celui qui a le knout a le pouvoir, et surtout il a toujours raison ! ».

J’étais choqué par ces propos, mais je me gardais bien de le lui dire. Cet homme qui semblait m’avoir pris en affection me scandalisait et me révulsait. Mon père et frère Paul m’avaient éduqué autrement.

Je restai donc un bon moment sur le trottoir à l’attendre, à regarder les passants circuler entre de vieux véhicules bringuebalants, des attelages hétéroclites et à réfléchir sur ce qui venait de m’arriver. Je n’entendis pas venir Lucie. Toujours aussi gamine, espiègle, elle se colla derrière moi et, de ses deux mains posées légèrement sur mes yeux, me chuchota à l’oreille :

« Qui c’est ?… Devine !… »

J’étais émerveillé et tout surpris d’une telle audace. A part ma jolie cousine, personne dans cette ville inconnue, ne se serait laissé aller à une telle facétie. Aussi, à peine m’étais-je retourné que ses lèvres effleurèrent les miennes et qu’un long baiser s’ensuivit. Notre premier baiser… Son corps se moulant contre le mien, je l’emprisonnai de toutes mes forces dans mes bras, à l’étouffer. J’étais aux anges, mais l’ange qui était devant moi devint subitement démon,

me repoussant violemment avec un air fâché comme une adolescente outragée. Je ne compris rien à ce revirement accompagné d’un flot de reproches.

« Bédros tu n’es pas gentil, tu m’as oubliée ! Tu as sûrement trouvé une autre fille ?…

― Mais non, Lucie…

― Tais-toi, tous les hommes sont des menteurs et des coureurs, ma mère a raison de se méfier de toi !

Mais Lucie…

Tais-toi, tu vas me dire des mensonges… Elle est comment, sûrement blonde, non ?… »

Lucie s’était enfin arrêtée d’égrener son chapelet de femme jalouse, toutes ces fadaises inconsidérées finissaient en larmes inondant son visage. Ses beaux yeux noyés ne trouvèrent refuge que contre l’épaule de Bédros.

Celui-ci lui confirma qu’il avait envoyé de nombreuses lettres restées toutes sans réponse, sa mère n’acceptait pas leur relation et avait censuré tout son courrier.

« Tu crois que c’est possible ?… Ce n’est pas grave, tu n’auras qu’à m’écrire à cette adresse, j’ai maintenant un autre travail plus intéressant que le premier et ma nouvelle patronne est très aimable avec moi… Elle comprendra ! »

La jeune femme expliqua que Vladimir lui avait proposé un poste de vendeuse dans une boutique de luxe où il avait des intérêts. Rien à voir avec l’atelier de couture où, au début, elle travaillait avec sa mère. Dans ce lieu unique étaient vendus des produits d’exception, réservés à une clientèle fortunée.

« Mais je connais ce commerce !… Chaque semaine, quelqu’un vient chercher du ravitaillement à l’entrepôt, un dénommé Boris…, s’exclama Bédros.

― Oui, c’est lui ! Je le connais ce Boris, gentil mais puant l’alcool… Et il a de mauvaises manières, toujours à vouloir me caresser les fesses au moment des livraisons…

― Comme ça ?… »

Pouffant de rire et se prenant par la taille, les deux amoureux ne se rendirent pas compte qu’au bout de la rue, à pas rapides, Olga arrivait. Contrariée de voir sa fille dans les bras de Bédros, ce qui confirmait s’il en était besoin ses craintes,

,d’un geste autoritaire elle lui fit signe de la rejoindre immédiatement. Au même moment, Vladimir qui revenait, prit sans ménagement Bédros par le bras et l’obligea à le suivre.

« Oublie cette fille, elle n’est pas pour toi ! Et monte tout de suite dans la voiture, j’ai d’autres choses plus importantes à faire que d’être ton chauffeur !… Si j’ai un conseil à te donner, ne revois plus ta cousine. Elle est belle à croquer, mais sa mère l’a promise au fils d’un de mes associés… Je ne t’ai rien dit mais fais attention à toi !… »

Depuis mes retrouvailles avec Lucie, j’étais heureux à la pensée de pouvoir maintenant lui écrire sans craindre la censure maternelle. J’ignorai donc les conseils de Vladimir. J’osais le défier, tout en priant le brave Boris, devenu notre complice et le trait d’union entre nos deux cœurs, de se montrer le plus discret possible. Mon patron, cette fois-ci, ne serait sans doute pas des plus indulgents.

Le caractère bonasse de notre messager ne posa nul problème, d’autant plus que son service s’agrémentait à chaque missive transportée d’une bouteille de vodka.

J’attendais chaque semaine, fébrilement, la lettre de ma douce Lucie, avec au fil des envois, des écrits de plus en plus enflammés. Les mots devenaient des braises et l’envie de nous revoir grandissait, sans trouver le moyen de nous rencontrer.

Cet échange dura deux longs mois avant que je ne reçoive un pli plus incandescent que les autres où Lucie, sans ambages, m’expliquait ce que moi je réalisais déjà dans mes propres fantasmes. Je lus et relus ce fameux courrier où elle m’informait que la semaine suivante, profitant de la livraison, elle viendrait me rejoindre… Nous aurions près de trois heures à passer ensemble !

Je n’en croyais pas mes yeux, mon cerveau ne contrôlait plus mes gestes, au point que je faillis embrasser à la russe mon messager. Ma folle réaction étonna les quelques acheteurs de l’entrepôt qui se demandaient ce qui m’arrivait,

,au point de penser que j’étais subitement devenu fou. Boris, tout content de me voir ainsi, oublia en partant sa bonne bouteille.

Son départ enclencha le lent décompte des jours de la semaine, d’une longueur insupportable. Je ne tenais plus en place, j’essayais de rendre plus accueillant mon chez-moi où j’allais recevoir ma princesse, tout en n’oubliant surtout pas de m’organiser pour que, ce jour-là, il n’y eût qu’une livraison à faire, celle destinée au magasin de ma belle Lucie.

Et c’est ainsi que le jour venu, l’entrepôt resta sous la surveillance des chiens et le contrôle de Boris, resté en bas avec une bonne bouteille de vodka, tandis qu’en haut dans ma chambre, sans autre manière, j’osai l’impensable : dénuder ma délicieuse cousine !

Avec une certaine maladresse elle m’aida dans notre hâte un tant soit peu trébuchante et l’amour fit le reste. L’un contre l’autre, tendrement enlacés, nous connûmes, une fois par mois, cet état de bonheur indicible qui nous enivrait et nous transportait hors du temps. Vers la fin de l’été pourtant, un événement imprévu mit fin brutalement à notre liaison.

Lucie paraissait plus rayonnante, plus séduisante, radieuse ; ce changement ne passa pas inaperçu aux yeux de sa mère qui, toujours inquiète et soupçonneuse, interrogeait rudement sa fille. Chaque soir ses questions insidieuses créaient un malaise qui empoisonnait l’ambiance familiale, troublait et attristait le brave Antranik.

N’écoutant que son appréhension, Olga accentua la pression, venant même jusqu’à épier Lucie durant son travail à la boutique, harcelant sa patronne, toute gênée de mentir. L’honnête femme, prise de panique et craignant la réaction de Vladimir, son associé, s’il apprenait qu’elle favorisait durant les heures de travail une relation amoureuse, trancha dans le vif, sans dénoncer Lucie. Elle mit fin à ce manège en renvoyant le commissionnaire pour son abus excessif de boisson.

Débarrassé de ce témoin gênant, des courriers et des rencontres mensuelles, elle pensa que tout redeviendrait comme avant, tout rentrerait dans l’ordre et que les affaires se porteraient mieux. Hélas, il n’en fut pas ainsi ! L’aimable Boris, devenu furibond, ne put s’empêcher de dévoiler au cours d’une de ses soûleries la belle histoire d’amour, en l’enrichissant de précisions piquantes sorties de son cerveau embrumé. Olga en fut informée !

Bédros, mis au courant de la situation, se retrouvait de nouveau seul. La routine du travail ne lui apportait aucune consolation et le mal du pays refaisait surface. L’idée de retourner à Erzeroum auprès de ses parents resurgissait violemment…mais comment s’y prendre ? Il crut voir poindre la solution un matin lorsque débarqua Michka, l’étrange marchand qui l’avait amené jusqu’à Ekaterinbourg.

« Tiens, toi ici, Piotr Sergueï… »

Comme les autres, il suivit le rituel en dessinant les logos par terre. Alors que nous nous dirigions vers mon bureau, je lui demandai de m’emmener avec lui.

« Ah mon pauvre Piotr, pas possible… Venir en Russie, facile, repartir plus compliqué…

― Emmène-moi, je t’aiderai comme à l’aller…

― Toi pas comprendre ! Attends, d’abord je charge chariot, après je t’explique… »

Ce jour-là Vladimir était présent car la transaction n’avait rien d’habituel. Avant de lui remettre sa commande, faite comme à l’accoutumée de ballots très légers, je fus très surpris par le prix demandé, il me paraissait exorbitant. Je pris mon temps pour compter et recompter tous ces billets, sous les yeux de mon patron et de deux hommes en armes qui ressemblaient comme deux gouttes d’eau à ceux montés dans notre chariot, à mon arrivée à Ekaterinbourg.

Mon regard étonné amusa Michka et, alors que nous étions seuls dans une des allées de l’entrepôt, il me confia :

« Chut ! Pas le dire… Pierres précieuses à l’intérieur… En Europe beaucoup d’argent !… La cause a besoin de beaucoup d’argent… »

Je laissai glisser cette information dans le creux de mon oreille, bien autre chose m’importait. Michka prit soudain un air mystérieux pour me dire sur le ton de la confidence :

« Piotr Sergueï, pourquoi pas travailler avec moi ?… Faire trafic !… »

Cette proposition inattendue, dans son sabir habituel qui commençait à m’irriter alors que je parlais maintenant parfaitement le russe, me surprit et m’offusqua. Non vraiment, ma nature ne me prédisposait pas à devenir un trafiquant, c’était aller à l’encontre de mon éducation acquise auprès des frères de l’Ecole Chrétienne et de mes parents.

Le combat de Michka n’était pas le mien, d’ailleurs je doutais de la sincérité de ses convictions, et si je devais me dévouer à une cause, elle serait consacrée à mon Arménie martyrisée. Je voulais qu’il me ramène à Erzeroum.

« Non Piotr Sergueï, Michka ne peut pas… Là-bas, pas bon pour toi, les musulmans ne veulent plus de chrétiens…

― Que dis-tu là ?…

― Eux disent : « Nous résoudrons la question arménienne en supprimant les Arméniens… », alors reste ici ou va autre part… »

Sans autre mot de politesse, Michka, m’ignorant superbement, sauta sur sa charrette et je vis disparaître mon seul espoir de quitter ma triste condition actuelle. Vladimir, non loin de nous et toujours à l’affût, avait suivi notre conversation.

« Piotr Sergueï, viens me voir… »

Découragé, je rejoignis mon patron, toujours bien disposé et toujours aussi paternaliste avec moi.

« Assieds-toi Piotr ! Tu n’es pas heureux ici, il faut que tu partes…

― Partir, mais pour aller où ?… Vous me chassez, c’est ça ?…

― Vladimir ne chasse jamais un bon ouvrier mais il comprend aussi qu’un jeune homme souhaite partir… »

Suivant sa logique habituelle, il prit deux petits verres et me demanda de trinquer avec lui, autant pour ses bonnes affaires que pour la solution qu’il allait me proposer. La première rasade de vodka passa difficilement, je ne sais plus combien j’en bus mais le lendemain, je me réveillai avec une gueule de bois atroce et un mal de crâne épouvantable. Je ne me souvenais de rien, c’était la première fois que j’ingurgitais une telle boisson.

A peine avais-je mis un pied par terre pour tenter de me lever que je fus pris de vertige. Mon corps se mit à tanguer, le sol me donnait l’impression d’onduler. Péniblement, je réussis à gagner le lavabo près de la fenêtre

pour me soulager, faire un brin de toilette et me diriger ensuite, en me tenant le plus droit possible, vers le rez-de-chaussée pour entamer ma journée de travail.

Mon patron, en pleine forme, m’attendait dans mon bureau. Assis à ses côtés, Antranik me souriait.

« Alors Piotr Sergueï, toujours d’accord avec ma proposition ?… »

Avant de répondre, j’acceptai la tasse de café brûlant arrosé d’alcool qu’il me tendait. A peine avalée cette mixture infâme m’enflamma la bouche, me procurant pourtant un début de bien-être, ce qui me permit de saluer et d’embrasser mon oncle avant de répliquer :

« De quoi me parlez-vous, patron ?… »

Vladimir s’étrangla de rire, et pour se remettre, me lança sur l’épaule un violent coup de poing qui se voulait affectueux.

« Ah sacré Piotr, tu ne tiens pas l’alcool, c’est bien… L’alcool, c’est pas bon pour les jeunes mais c’est bon pour l’amitié… Es-tu toujours d’accord pour aller en Mandchourie ?

― Hein ?… Quoi !… »

Je ne comprenais rien à cette proposition et n’en croyais pas mes oreilles. Alors Vladimir m’expliqua toute l’histoire, que mon oncle venait de recevoir un courrier du cousin Raffi qui lui demandait de le rejoindre à Kharbin, qu’il serait heureux de l’associer avec lui dans son affaire de boulangerie devenue trop importante pour qu’il la gère tout seul…

Antranik confirma l’information et ajouta :

« Je suis trop âgé maintenant, Bédros, pour recommencer une nouvelle vie… tu comprends, et puis Vladimir…

― Ton oncle a raison, j’ai besoin de lui… Toi, rien ne te retient ici… Quant à Lucie, il ne faut pas rêver, elle n’est pas faite pour toi… »

Antranik, embarrassé par cette déclaration faite sans précaution qui m’avait accablé, m’expliqua doucement en prenant son temps, avec des mots choisis, que les fiançailles de Lucie et de Victor, le fils d’un des principaux associés de Vladimir, avaient été annoncées. Je restai un long moment sans réaction, me rendant compte qu’ils étaient tous d’accord pour mettre un terme à ma belle aventure amoureuse. Plus rien ne me retenait donc ici…

« Partir, partir, c’est bien beau, mais avec quoi ?… Je veux bien mais je n’ai pas un kopeck en poche…

― Pour l’argent, ne t’inquiète pas… Je t’ai dit au début que Vladimir était un patron généreux, pas comme Michka. Tu te rappelles ?

― Oui, et alors ?…

― Comme tu es honnête, que


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